{"id":227,"date":"2025-10-03T07:10:00","date_gmt":"2025-10-03T05:10:00","guid":{"rendered":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/?p=227"},"modified":"2025-09-20T19:26:33","modified_gmt":"2025-09-20T17:26:33","slug":"un-gros-coeur-en-archipel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/2025\/10\/03\/un-gros-coeur-en-archipel\/","title":{"rendered":"Un gros c\u0153ur en archipel"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-small-font-size\"><em>C\u2019est de toi, ma terre, que j\u2019apprends ma le\u00e7on&nbsp;<\/em>(Ren\u00e9 Philoct\u00e8te, po\u00e8te ha\u00eftien, 1932-1995)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-link-color has-small-font-size wp-elements-041ccba119770cb2166fdff0c9f0d9b7\"><strong>Compte-rendu d\u2019une table ronde \u00e0 la Biblioth\u00e8que de l\u2019H\u00f4tel de ville de Paris, (Lundi 27 mars 2023<\/strong>)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-c1a8686989a5e425da214eb35fcaeac3\">Le lundi 27 mars 2023, dans le cadre de la semaine de la langue fran\u00e7aise et de la francophonie, la chaude, toute de bois et de force persuasive, Biblioth\u00e8que de l\u2019H\u00f4tel de ville accueillait une rencontre organis\u00e9e par l\u2019association Bibliocit\u00e9 consacr\u00e9e aux litt\u00e9ratures&nbsp;carib\u00e9ennes. La table ronde, mod\u00e9r\u00e9e par la journaliste litt\u00e9raire Catherine Pont-Humbert, sp\u00e9cialiste des litt\u00e9ratures&nbsp;carib\u00e9ennes, r\u00e9unissait 3 auteurices, dont les \u0153uvres portent une diversit\u00e9 d\u2019imaginaires et d\u2019\u00e9critures&nbsp;: Daniel Maximin<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, po\u00e8te, romancier, essayiste n\u00e9 \u00e0 la Guadeloupe et r\u00e9sidant \u00e0 Paris, Rodney Saint-Eloi<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, po\u00e8te et essayiste ha\u00eftien vivant \u00e0 Montr\u00e9al, re\u00e7u en 2015 \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie des Lettres du Qu\u00e9bec et fondateur de la maison d\u2019\u00e9dition M\u00e9moire d\u2019encrier, et Evelyne Trouillot<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a>, dramaturge, po\u00e9tesse, essayiste et autrice de contes pour enfants ha\u00eftienne, vivant en Ha\u00efti et travaillant dans l\u2019\u00e9ducation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-b01c858479fc004b49a577ce13b8bdda\">C\u2019est \u00e0 l\u2019occasion du centenaire de la naissance de Jacques Stephen Alexis (1922-1961) que s\u2019est tenue cette rencontre, qui avait vocation \u00e0 proposer une travers\u00e9e de l\u2019histoire de la litt\u00e9rature&nbsp;carib\u00e9enne. Neurologue de formation, homme politique et \u00e9crivain, Stephen Alexis rayonne en effet encore aujourd\u2019hui autant pour la r\u00e9sistance qu\u2019il a oppos\u00e9e \u00e0 la dictature de Fran\u00e7ois Duvalier, qui le fera assassiner, que pour son \u0153uvre romanesque<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\">[4]<\/a>&nbsp;d\u00e9fendant un r\u00e9alisme merveilleux propre \u00e0 la Cara\u00efbe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-5e1f7044bd17bb15b201297e28e15bdb\">A cette occasion, nous avons toutes et tous renvers\u00e9 la nef de la Biblioth\u00e8que de l\u2019H\u00f4tel de ville de Paris, anciennement biblioth\u00e8que administrative de la ville et non pas sp\u00e9cialis\u00e9e en litt\u00e9rature, mais qui a vu par la suite accro\u00eetre son fonds \u00e9tranger et des anciennes colonies de tout ce qui se produisait dans ces territoires outre-mer contr\u00f4l\u00e9s par la France. Pour renverser cette nef et naviguer serein.es dans ces eaux pour ma part inconnues, les auteurices pr\u00e9sent.es ont en particulier t\u00e9moign\u00e9 de leur rapport \u00e0 l\u2019\u00e9criture po\u00e9tique et \u00e0 cette zone g\u00e9ographique de la Cara\u00efbe, marqu\u00e9e par la lutte pour la libert\u00e9, la beaut\u00e9 des paysages, une relation tr\u00e8s forte de ses habitant.es au territoire et la vibration d\u2019une solidarit\u00e9 propre \u00e0 la cr\u00e9olit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-025b2da7182cbb79e981c62a8543a480\">*<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-9c11cb06c2c7e26a129209a26571711e\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans un premier temps, Catherine Pont-Humbert a interrog\u00e9 le rapport des invit\u00e9.es \u00e0 la po\u00e9sie, d\u00e9finie en tant que force apte \u00e0 faire bouger les lignes du monde, avec des \u00e9crivain.es port\u00e9.es d\u2019apr\u00e8s elle par la conscience de ce pouvoir des mots, t\u00e9moins engag\u00e9s de&nbsp;<em>la trace de ce qui va mal<\/em>. Ainsi, Rodney Saint-Eloi a insist\u00e9 sur l\u2019absence de pouvoir qui le caract\u00e9risait en tant qu\u2019ha\u00eftien et en tant que noir, situ\u00e9&nbsp;<em>de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Histoire<\/em>, qu\u2019il a appel\u00e9 celui de la&nbsp;<em>d\u00e9possession<\/em>. Le po\u00e8te a alors d\u00e9fini la po\u00e9sie comme une voie, toute d\u2019\u00e9vidente clart\u00e9, \u00e0 m\u00eame de lui permettre de trouver sa propre langue. Lui assurant une pr\u00e9sence, la po\u00e9sie l\u2019aiderait ainsi \u00e0 ne pas \u00eatre&nbsp;<em>\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son cri<\/em>. C\u2019est aussi ce regard qu\u2019a d\u00e9fendu la po\u00e9tesse Evelyne Trouillot, qui a d\u00e9fini la po\u00e9sie comme l\u2019arme ultime \u00e0 m\u00eame de changer le monde, mais en faisant co\u00efncider cette qu\u00eate d\u2019une m\u00e9tamorphose collective avec une exploration de l\u2019intime, qui porterait en lui les secrets du monde et aiderait \u00e0 trouver du sens dans un opaque de gouache (expression toute personnelle ici, je l\u2019avoue&nbsp;!). Ecrire de la po\u00e9sie correspond donc d\u2019apr\u00e8s l\u2019autrice \u00e0 une d\u00e9chirure qui nourrit et redonne \u00e0 voir le jour et redonne le jour. La parole du po\u00e8te Daniel Maximin, tout autant lumineuse \u00e0 mes yeux, a d\u00e9fini l\u2019\u00e9criture po\u00e9tique comme continuatrice de l\u2019acte politique, permettant d\u2019aller + loin dans le d\u00e9sir de libert\u00e9, dans la mesure o\u00f9 la po\u00e9sie serait cette \u00e9criture qui frauderait le + avec les contraintes de la langue. Cette forme d&rsquo;\u00e9criture, en particulier de langue cr\u00e9ole, permettrait donc de s\u2019affranchir des langues imp\u00e9riales conqu\u00e9rantes. Montrer qu\u2019on est cr\u00e9ateur d\u2019une langue, fruit d\u2019un&nbsp;<em>trafic<\/em>&nbsp;de la mati\u00e8re, appara\u00eet en effet \u00e0 l&rsquo;auteur comme un t\u00e9moignage de r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019oppression, le militantisme politique se m\u00ealant alors intimement \u00e0 un militantisme esth\u00e9tique, ce sur quoi le compte-rendu reviendra.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-dd57ea2c5ac909f786c6ab4b3b828587\">\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0L\u2019expression d\u2019une r\u00e9appropriation d\u2019une Histoire et d\u2019une langue a ensuite appel\u00e9 la mod\u00e9ratrice \u00e0 interroger les intervenant.es sur leur approche de l\u2019espace, en particulier par le biais du th\u00e8me de l\u2019insularit\u00e9, dans le cas de la Guadeloupe, d\u00e9finie comme \u00eele \u00e0 part enti\u00e8re, et Ha\u00efti, d\u00e9finie par les invit\u00e9.es comme\u00a0<em>demie \u00eele<\/em>. Les 2 espaces peuvent de fait \u00eatre d\u00e9finis dans leurs fissures, et aussi leur figuration dans l\u2019imaginaire collectif europ\u00e9en, comme situ\u00e9s entre soleil et \u00e9pouvante. En effet, la nature y est belle mais aussi col\u00e9rique avec ses cyclones, ses tremblements de terre, ses \u00e9ruptions volcaniques, qui font dire \u00e0 Rodney Saint-Eloi que\u00a0<em>la g\u00e9ographie\u00a0<\/em>y<em>\u00a0bo\u00eete<\/em>, que\u00a0<em>la g\u00e9ographie\u00a0<\/em>y\u00a0<em>d\u00e9borde<\/em>. En l\u2019occurrence, Evelyne Trouillot pense l\u2019\u00eele non pas comme un espace d\u2019enfermement et de repli mais, &#8211; justement comme une repr\u00e9sentation\u00a0spatiale du\u00a0cr\u00e9ole &#8211;<strong>,\u00a0<\/strong>un point de rencontre<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a>. Ce n\u2019est, non pas le repli et l\u2019immobilit\u00e9 qui pr\u00e9valent, mais le mouvement perp\u00e9tuel de la mer, th\u00e8me r\u00e9current de son \u0153uvre. C\u2019est aussi dans ce sens que semble aller Rodney Saint-Eloi, qui d\u00e9fend une po\u00e9tique du vivant, lui qui se surprend dans sa po\u00e9sie \u00e0 parler \u00e0 ses anc\u00eatres et aux animaux. Ainsi, une \u00eele ferait toujours d\u2019apr\u00e8s lui, par essence, un archipel.\u00a0<em>C\u2019est un c\u0153ur, un gros c\u0153ur<\/em>, qui fait qu\u2019il est difficile d\u2019utiliser un seul d\u00e9terminatif pour la d\u00e9signer car l\u2019\u00eele incarne un tout difficile \u00e0 diviser.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-6879701cb0cf96e779e48ba1e8122e0b\">Daniel Maximin a quant \u00e0 lui distingu\u00e9 l\u2019espace insulaire de l\u2019espace en archipel. En effet, quand le cyclone frappe l\u2019\u00eele, il frappe aussi les autres \u00eeles, ce qui fait que l\u2019\u00eele d\u00e9veloppe alors dans la Cara\u00efbe une identit\u00e9 d\u2019archipel. Elle se distinguerait ainsi de l&rsquo;\u00eele comme lieu isol\u00e9, et d\u2019une oasis qui, derri\u00e8re elle, n\u2019en proposerait pas d\u2019autre. L\u2019espoir est ainsi toujours possible pour un c\u0153ur&nbsp;carib\u00e9en. Le po\u00e8te a alors rappel\u00e9 les termes de la 1<sup>\u00e8re<\/sup>&nbsp;Constitution d\u2019Ha\u00efti, qui dit que&nbsp;<em>tout homme qui lutte et r\u00e9siste est ha\u00eftien<\/em>, ce qui lui a permis de d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e selon laquelle Ha\u00efti est un espace situ\u00e9&nbsp;<em>au-del\u00e0 des races<\/em>, que sa r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te est celle d\u2019un partage de l\u2019humanit\u00e9 qui ne peut ainsi pas, par d\u00e9finition, avoir de fronti\u00e8res : Ha\u00efti contiendrait l\u2019univers tout entier et serait un paradis dont la beaut\u00e9 transcenderait les malheurs, en plein milieu du malheur. Comme l\u2019\u00e9criture un peu en amont d\u00e9finie comme d\u00e9chirure \u00e9mancipatrice, Ha\u00efti est pens\u00e9e dans sa puissance d\u2019\u00e9nergie f\u00e9conde, comme puissance de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration. La nature y serait de fait dans l\u2019\u00e9criture, non pas un d\u00e9cor, mais un personnage central.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-d9483e287ae0643bab6fa34092801b4d\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les \u00eeles de la Cara\u00efbe seraient donc marqu\u00e9es par la pr\u00e9sence de l\u2019Histoire, b\u00e2ties sur une fracture, autant g\u00e9ographique que politique et po\u00e9tique. Les m\u00e9moires de ces espaces sont des m\u00e9moires tronqu\u00e9es,&nbsp;d&rsquo;une&nbsp;<em>m\u00e9moire alourdie de larmes<\/em>&nbsp;selon Evelyne Trouillot, car m\u00e9moire qui souffre de l\u2019impossible restitution d\u2019un pass\u00e9 qui pousse les auteurices \u00e0 s\u2019engager dans une qu\u00eate du sens du monde. A ce titre, l&rsquo;autrice a dans un premier temps insist\u00e9 sur le silence qui p\u00e8se sur les souffrances v\u00e9cues, et qui a conduit \u00e0 une m\u00e9connaissance de l\u2019histoire de l\u2019esclavage par les descendant.es de celleux m\u00eame qui l\u2019avaient v\u00e9cu ; trop de non-dits et de partis-pris de d\u00e9part qui ont mis de c\u00f4t\u00e9 l\u2019apport des masses, des femmes, des africain.es, pour cr\u00e9er un mythe fondateur de la R\u00e9publique d\u2019Ha\u00efti. Mais, de son apprentissage abstrait et d\u00e9territorialis\u00e9 de l\u2019Histoire, Evelyne Trouillot dit avoir d\u00e9velopp\u00e9 une volont\u00e9 de briser le silence et de d\u00e9finir l\u2019\u00eele et l\u2019archipel, non pas comme un territoire d\u00e9plac\u00e9 dans une marge du monde, mais au contraire comme point de d\u00e9part d\u2019un point de vue sur le monde, un lieu recentr\u00e9 d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on voit le monde et qui donne les clefs pour le comprendre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-31fcaac93199def0e6b3f60752be8724\">Ce d\u00e9placement de l&rsquo;\u00eele vers le continent, de la marge vers le centre, qui peut&nbsp;appara\u00eetre comme une r\u00e9appropriation d\u2019un territoire accapar\u00e9, a aussi \u00e9t\u00e9 le c\u0153ur du propos de Daniel Maximin, qui voit dans la force de la Cara\u00efbe sa capacit\u00e9 \u00e0 n\u2019\u00eatre pas particuli\u00e8re :&nbsp;<em>notre chance, c\u2019est qu\u2019on est tout le monde<\/em>. Il n\u2019y a pas de tri \u00e0 faire entre les r\u00e9sistant.es, mot d\u2019ordre qui donne \u00e0 l\u2019\u00eele + qu\u2019aux continents la perspective ad\u00e9quate pour revenir \u00e0 la nudit\u00e9 de l\u2019\u00eatre humain (Daniel Maximin) et la bonne \u00e9chelle pour comprendre le monde (Catherine Pont-Humbert). Lieu ainsi o\u00f9 l\u2019on ose, o\u00f9 l\u2019on r\u00e9siste, o\u00f9 l\u2019on n\u2019accepte pas la d\u00e9shumanisation d\u2019apr\u00e8s Rodney Saint-Eloi, l&rsquo;\u00eele fait que, si la condition ha\u00eftienne est tragique, elle est aussi de r\u00e9bellion constante, d\u00e9coloniale, depuis son refus de tout empire en 1804, ann\u00e9e qui a v\u00e9ritablement vu Ha\u00efti na\u00eetre au monde. Ainsi, comme le dit la mod\u00e9ratrice, si l\u2019ancrage historique et territorial demeure important, la Cara\u00efbe produit de l\u2019universel en d\u00e9veloppant intens\u00e9ment un sens du collectif. Son identit\u00e9 profonde viendrait justement, d\u2019apr\u00e8s Daniel Maximin, du fait que l&rsquo;archipel constituerait un condens\u00e9 d\u2019une Histoire partag\u00e9e, &#8211; le h\u00e9ros national d\u2019Ha\u00efti est n\u00e9 sur la montagne Pel\u00e9e, \u00e0 la Martinique -, mais qui ne trouve pas \u00e0 s\u2019accomplir dans un nom. De fait, si les Antilles regroupent la Guadeloupe et la Martinique, il n\u2019existe aucun nom pour d\u00e9signer l\u2019ensemble form\u00e9 par la Guadeloupe, la Martinique et Ha\u00efti. Ainsi donc, il convient d\u2019apr\u00e8s le po\u00e8te de cr\u00e9er du collectif et, dans un geste autant po\u00e9tique que politique, de cr\u00e9er un&nbsp;<em>nous malgr\u00e9 eux<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-bfb2ea1956159eda00d76f64a1194597\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; S\u2019est alors n\u00e9cessairement pos\u00e9e, pour terminer, la question des r\u00e9alit\u00e9s linguistiques \u00e0 la Martinique, \u00e0 la Guadeloupe et en Ha\u00efti, car comment trouver les mots pour dire qui on est quand Ha\u00efti porte en elle des imaginaires de d\u00e9possession et des r\u00e9cits qu\u2019on ne raconte pas&nbsp;? La r\u00e9ponse tiendrait \u00e0 la relation au monde, car selon la po\u00e9tesse Evelyne Trouillot, qui se fait le relais d\u2019une parole visiblement bien repr\u00e9sent\u00e9e en Ha\u00efti, chaque pays a l\u2019Histoire d\u2019Ha\u00efti, et sous l\u2019Histoire officielle il y a toujours une Histoire qui couve, faite d\u2019entrelacements d\u2019Histoires&nbsp;: <em>l\u2019ombilic d\u2019Ha\u00efti est&nbsp;<\/em>donc<em>&nbsp;amarr\u00e9 \u00e0 l\u2019ombilic du monde<\/em>. La langue va en l\u2019occurrence constituer la mati\u00e8re vivante \u00e0 m\u00eame d&rsquo;exprimer cette connexion, qui dit un peu + la r\u00e9sistance et le merveilleux ha\u00eftien.nes. La po\u00e9tesse a en particulier insist\u00e9 sur la profusion prodigieuse de l\u2019\u00e9criture fictive et po\u00e9tique cr\u00e9olophone. La plupart des \u00e9crivain.es \u00e9crivent dans les 2 langues, ce qui peut appara\u00eetre comme le t\u00e9moignage d\u2019un d\u00e9sir de prendre acte, enfin, d\u2019un pass\u00e9, tout en affirmant sa r\u00e9sistance pr\u00e9sente, qui doit aussi vibrer dans l\u2019avenir&nbsp;: choisir de cr\u00e9er en cr\u00e9ole c\u2019est aussi se r\u00e9approprier son Histoire, et l&rsquo;exprimer avec sa voix propre. Selon le po\u00e8te Rodney Saint-Eloi, grand passionn\u00e9 de langues qui a pr\u00e9fac\u00e9 une revue sur les langues minor\u00e9es, la langue agirait en effet comme un r\u00e9v\u00e9lateur du partage d\u2019une m\u00eame utopie. Ainsi, \u00e0 l\u2019inverse des langues coloniales, qui \u00e9tablissent des rapports qui confrontent et isolent, dans les Anichinab\u00e9s, un groupe des Premi\u00e8res Nations, les langues ne seraient marqu\u00e9es par aucune distinction de genres et porteraient ainsi l\u2019espoir de l\u2019engagement coh\u00e9rent d\u2019un corps, faisant fi des diff\u00e9rences divisantes. Cette int\u00e9grit\u00e9 de l\u2019ensemble n\u2019emp\u00eache pas au Canada une richesse extraordinaire des mots, qui puisent dans les r\u00e9pertoires des peuples nomades, qui ont un rapport intime et \u00e0 la terre, la nature, et au mouvement, pour dire les nuances du monde, sans risquer d\u2019en geler les contours, les mots comme les images, qui y sont au contraire des grains qui coulent, pour toujours, avec une ligne en pointill\u00e9s, qui irradie, comme horizon.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\" \/>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Daniel Maximin, auteur de&nbsp;<em>Soufri\u00e8re<\/em>s (1987),&nbsp;<em>L\u2019\u00eele et une nuit&nbsp;<\/em>(1996),&nbsp;<em>Tu, c\u2019est l\u2019enfance<\/em>&nbsp;(2004) et des&nbsp;<em>Fruits du cyclone&nbsp;: une g\u00e9opo\u00e9tique de la cara\u00efbe<\/em>&nbsp;(2006)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Rodney Saint-Eloi, auteur des&nbsp;<em>Dits des fous d\u2019amour<\/em>&nbsp;(2003),&nbsp;<em>Je suis la fille du baobab br\u00fbl\u00e9<\/em>&nbsp;(2015) et&nbsp;<em>Quand il fait triste Bertha chante&nbsp;<\/em>(2020)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Evelyne Trouillot, autrice&nbsp;<em>de Rosalie l\u2019inf\u00e2me<\/em>&nbsp;(2003) et de&nbsp;<em>Par la fissure de mes mots&nbsp;<\/em>(2014)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Jacques Stephen Alexis, auteur de&nbsp;<em>Comp\u00e8re G\u00e9n\u00e9ral Soleil<\/em>&nbsp;(1955) et des&nbsp;<em>Arbres musiciens<\/em>&nbsp;(1957)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\"><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Le cr\u00e9ole&nbsp;na\u00eet en effet de l\u2019implantation du fran\u00e7ais \u00ab&nbsp;dans les pays colonis\u00e9s avec des fortunes diverses, souvent influenc\u00e9 par les langues autochtones ou les langues avec lesquelles il entre en contact, [qui donne alors] naissance \u00e0 des fran\u00e7ais aux particularismes marqu\u00e9s&nbsp;\u00bb (Mireille Huchon, <em>Histoire de la langue fran\u00e7aise<\/em>, 2002)<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">1\u00e8res de couvertures du bandeau : Daniel Maximin, <em>Les fruits du cyclone : une g\u00e9opo\u00e9tique de la Cara\u00efbe <\/em>(Editions du Seuil, 2006) ; Evelyne Trouillot, <em>Rosalie l&rsquo;inf\u00e2me <\/em>(Editions Le Temps des Cerises, 2003) ; Rodney Saint-Eloi, <em>Je suis la fille du baobab br\u00fbl\u00e9<\/em> (Editions M\u00e9moire d&rsquo;encrier, 2015)<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est de toi, ma terre, que j\u2019apprends ma le\u00e7on&nbsp;(Ren\u00e9 Philoct\u00e8te, po\u00e8te ha\u00eftien, 1932-1995) Compte-rendu d\u2019une table ronde \u00e0 la Biblioth\u00e8que de l\u2019H\u00f4tel de ville de Paris, (Lundi 27 mars 2023) Le lundi 27 mars 2023, dans le cadre de la semaine de la langue fran\u00e7aise et de la francophonie, la chaude, toute de bois et &hellip; <a href=\"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/2025\/10\/03\/un-gros-coeur-en-archipel\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">Un gros c\u0153ur en archipel<\/span>  <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":244,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5],"tags":[79,81,78,39,77,80,28,76],"class_list":["post-227","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-compte-rendus","tag-caraibe","tag-creolite","tag-insularite","tag-invisibilisation","tag-langues-minorees","tag-poesie","tag-politique","tag-postcolonialisme"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/227","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=227"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/227\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":336,"href":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/227\/revisions\/336"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/wp-json\/wp\/v2\/media\/244"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=227"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=227"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/maelrannou.fr\/baindemousse\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=227"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}