Entretien avec Manon Massé, candidate de Québec Solidaire dans Sainte-Marie–Saint-Jacques

Militante féministe et pour l’égalité des droits, travailleuse communautaire, Manon Massé est une vieille amie de Françoise David, avec qui elle a organisée la marche mondiale des femmes et cofondatrice le mouvement politique Option Citoyenne. Se revendiquant « de gauche, féministe, écologiste et altermondialiste », le mouvement fusionnera avec l’Union des Forces Progressistes en 2006 pour donner naissance à Québec Solidaire. Première candidate du parti, lors d’une partielle dans Sainte-Marie–Saint-Jacques en 2006, elle s’y représente à chaque élection et voit son score s’améliorer à chaque fois. De plus en plus mise sur le devant de la scène, c’est une figure marquante du parti et sans doute une de leurs futures députées.

[Edit. avril 2014 : Quelques mois après cet entretien, Manon est devenue députée de Sainte-Marie–Saint-Jacques]


Manon Massé par Cindy Boyce.

On te présente souvent comme une féministe, une travailleuse communautaire ou une militante politique. Trois affirmations justes, mais qui ne peuvent limiter ton parcours. Peux-tu le présenter les sources de ton engagement aux lecteurs ?

Je suis une femme qui carbure à l’injustice. Ça me met en action. Issue de la classe populaire, j’ai été élevée dans une famille très croyante, pour qui « prendre soin de l’autre », particulièrement du plus vulnérable, était très important. Très jeune je me suis dédiée à « l’amour du prochain », pas par hypocrisie, pas par obligation ou par pitié, mais parce que l’autre est comme moi un « enfant de Dieu » et nous sommes donc toutes et tous égaux. Sans suivre les mêmes pistes que mes parents, j’ai énormément appris de ces grandes valeurs.

J’ai commencé mon processus de politisation au début de la vingtaine dans les années 80, au contact de « l’éducation populaire ». J’ai commencé à comprendre les systèmes d’oppression qui m’infligeaient des souffrances en tant que femme, lesbienne et pauvre. Tout s’en est suivi. Mon engagement réside depuis toujours en ma conviction viscérale que tous les êtres humains naissent libres et égaux, en dignité et en droits. Malheureusement, trop de profiteurs ne veulent pas reconnaître ce fait et agissent à l’encontre de ce principe en abusant de leur semblable.

Une facilité pourrait faire dire que tu es passée du militantisme associatif au politique. Bien sûr tu n’as pas quitté le champ associatif et ton activité a toujours été politique, mais malgré tout il y a bien eu un virage quand tu es devenue la première candidate de Québec Solidaire, lors de l’élection partielle de Sainte-Marie–Saint-Jacques en avril 2006. Comment as-tu abordé cette nouvelle forme d’engagement, et pourquoi avoir franchi le pas ?

C’est la féministe en moi qui m’a amenée à faire le choix de me présenter comme candidate. Depuis les débuts, j’ai travaillé à la mise sur pied d’Option citoyenne et à la fusion avec l’Union des forces progressistes. Je me suis impliquée dans la création de Québec solidaire dans l’objectif très clair et nommé de faire élire Françoise David, une leader extraordinaire avec laquelle je travaillais depuis une dizaine d’années.

Un mois avant le congrès de fondation de QS, nous savions que le gouvernement allait déclencher une élection partielle dans mon comté, laissé libre par André Boulerice quelques mois auparavant. Les seuls noms qui sortaient comme candidature potentielle étaient des hommes. J’étais incapable d’accepter que le premier parti politique féministe présente un homme comme première candidature.

C’est donc avec beaucoup d’audace et de candeur que j’ai sauté dans le train. Dès le début de la campagne, j’ai compris que dans les faits, le travail politique n’était que la continuité du travail d’éducation populaire que je faisais depuis une vingtaine d’années. Aller à la rencontre des gens, prendre le temps de leur expliquer comment fonctionne le système dans lequel nous vivons et comment on peut changer les choses. Redonner espoir à celles et ceux qui ne sont jamais considérés par ce système.

De plus, mon travail de militance m’avait formée à analyser, à être critique et à formuler des alternatives. J’étais surtout prête à mener la bataille pour que le mode de scrutin soit plus juste et pour que chaque vote compte. Je suis une grande démocrate et le système québécois actuel est beaucoup trop injuste pour que je dorme tranquille.

Si tu épouses toutes les thèses de Québec Solidaire, quels sont les sujets qui te semblent prioritaires, et que tu défends particulièrement – que ce soit dans et hors du parti.

En premier lieu je dirais l’économie. Québec solidaire a une vision de l’économie qui me réconcilie avec la démocratie représentative. Nous avons abandonné l’économie aux mains des économistes, qui finissent par se convaincre et nous convaincre que l’économie est une science exacte. Le système capitaliste crée beaucoup trop d’abus, d’injustices et de guerres pour que nous restions silencieux-ses. Les gens qui maintiennent ce système en place n’ont pas à cœur l’intérêt collectif, ni le bien commun et ni l’environnement. Quand Québec solidaire parle de justice sociale, il ne fait que s’appuyer sur la nécessaire justice fiscale qui est occultée dans le discours dominant des grands cravatés du capital. Ils ne cessent de dire que nous devons faire notre « juste part », alors qu’ils savent très bien que des milliards de dollars passent annuellement dans des paradis fiscaux, en toute légalité, sans que le peuple en bénéficie pour le financement de ses services publics. Ça m’indigne et me dégoute.

Le deuxième thème est l’environnement. Non pas comme une ressource exploitable, mais en tant que bien commun que nous partageons avec l’ensemble des habitantEs de cette terre. Je me sens très reconnaissante de pouvoir boire de l’eau saine, de respirer de l’air qui ne m’empoisonne pas trop et de pouvoir manger trois repas par jour. Comment puis-je accepter de ne pas tenir compte de tout ça? Pour QS, l’environnement n’est pas quelque chose à exploiter, mais à protéger. La fin de la dépendance au pétrole et le programme d’efficacité énergétique est pour moi d’une grande cohérence avec les valeurs de bien commun qui nous tiennent tant à cœur.

C’est en effet une question fondamentale, d’autant que le Québec est très riche en ressources, mais certaines d’entre-elles sont loin d’être « propre », je pense notamment aux mines d’uranium ou d’amiante. Dans le cas d’un gouvernement solidaire, quelles seraient les priorités pour effectuer la transition écologiques ?

Pour QS, il faut radicalement rompre avec les énergies non renouvelables et tout particulièrement les hydrocarbures. Nous avons été le premier parti à dénoncer l’attitude hypocrite du Québec face à l’amiante en interdisant d’une part son utilisation ici au Québec mais en poursuivant son exportation.

De plus il faut que le gouvernement mette fin à ces mines à ciel ouvert qui détruisent complètement les paysages et les milieux de vie des communautés. Les gens de Malartic dans la région de l’Abitibi en savent quelque chose.

Il est donc urgent de développer une économie au service de l’ensemble de la population et non seulement au profit d’une poignée de gens qui en profite et qui n’ont aucune considération pour l’environnement. Pour ce faire, on ne peut pas continuer dans la logique de surconsommation dans laquelle nous pousse sans cesse le capitalisme néolibéral. Les mines ne sont qu’un exemple.

Portrait-vidéo de Manon Massé lors de la campagne de 2012.

Québec Solidaire présente une option souverainiste de gauche et s’adresse à tous les Québécois, on reproche cependant régulièrement deux choses au parti : être centré sur Montréal, et être de faux-indépendantistes, quelles sont tes réponses à ces attaques récurrentes ?

C’est mal connaître notre parti que de dire que nous sommes centrés sur Montréal. Certes, nos deux élus actuels sont de Montréal, mais les dossiers qu’il et elle portent touchent tout le Québec. Par exemple, dans le dossier des mines, ou dans celui de l’extraction du gaz de schistes ou encore celui de l’exploitation des ressources gazières en Gaspésie, on ne parle pas aux MontréalaisEs. Même chose lorsque l’on défend les personnes à l’aide sociale ; il y en a partout au Québec.

Il faut parler avec les Guy Leclerc d’Abitibi, Patricia Chartier de Gaspésie, Serge Roy de Québec, de Louise Beaudry de Berthier pour voir que notre parti est bien implanté dans l’ensemble du territoire. Reste-t-il encore du travail à faire? Bien sûr. Quoique nous ayons présenté des candidatEs dans chaque comté lors des trois dernières élections générales, et nous entendons faire de même pour la prochaine, enraciner solidement Québec solidaire dans l’ensemble du territoire québécois demeure un objectif.

Je suis excédée de la malhonnêteté intellectuelle des personnes qui nous traitent de faux indépendantistes. Notre engagement est clair : lors de notre premier mandat, faire élire une assemblée constituante qui aura pour mandat de rédiger la constitution du Québec grâce à un vaste exercice de participation citoyenne partout à travers le Québec. Au bout de la démarche, les QuébécoisEs seront appelés par voix de référendums à se prononcer sur le document. Que voulez-vous de plus comme preuve de notre désir de faire l’indépendance?

À Québec solidaire, nous croyons à la souveraineté du peuple, c’est pourquoi nous voulons prendre le temps de faire émerger un projet de société qui rassemble les QuébécoisEs avant de le soumettre aux voies. Un projet comme la Charte des valeurs du gouvernement péquiste divise les Québécois et Québecoise et me confirme que ce parti souhaite plus se maintenir au pouvoir que faire du Québec un pays.

Quand j’écoute les discours dominants des indépendantistes, notamment sur le droit des nations à disposer d’eux-même, je suis toujours très surpris par l’oubli des Premières Nations. Le plan Nord, largement combattu par QS, n’était qu’une fausse réponse visant à encore plus déposséder les peuples autochtones, quel est ton regard sur les minorités indiennes et inuit, souvent décriées, et que proposent les solidaires pour cette population ?

C’est vrai que les Premières Nations et leurs droits ancestraux sont très souvent oubliés, pas seulement dans le discours indépendantiste, mais aussi dans l’utilisation du territoire. Pour Québec solidaire, l’autodétermination des Premières nations est une valeur importante.Nous voulons un dialogue peuple à peuple, de façon égalitaire et respectueuse.

Les peuples autochtones doivent être inclus, à part égale, dans tous les débats de société, dont celui de la souveraineté du Québec, du partage des ressources et du territoire. Ce sont nos ancêtres, après tout, et nous les avons isolés, autant physiquement que socialement. Il est donc primordial que le dialogue soit rétabli, dans une perspective de respect et d’inclusion.

Une des fameuses affiches à moustache de Manon

En septembre 2012 un gouvernement péquiste minoritaire a été élu. S’il y a eu quelques gestes forts en début de mandat – fermeture de la centrale nucléaire Gentilly-2, abrogation de la loi 78 – aujourd’hui on ressent beaucoup de déception. La faute à un manque de moyen d’action, mais aussi d’un certain courage politique, qui était d’ailleurs un de vos thèmes de campagne. Quel regard portes-tu sur cette année de gouvernance censément progressiste ?

Le PQ gouverne de façon tout à fait prévisible. Depuis longtemps on le voit, dans l’opposition il met de l’avant des propositions de gauche alors qu’une fois au pouvoir, il gouverne dans la pure tradition de la droite. Le peuple québécois l’avait oublié, car cela faisait trop longtemps que le PQ était dans l’opposition.

Il n’y a rien de progressiste dans la façon de gérer du PQ : monsieur Marceau et son austérité budgétaire avec les tarifications des services publics (santé, éducation) qu’on applique, les accords de libre-échange qu’on encense, le pétrole qu’on accueille à bras ouvert qu’il provienne d’Anticosti ou d’Alberta, les redevances minières qu’on ose à peine réclamer, les coupes à l’aide sociale en prétendant une amélioration, le retour de la taxe santé et non de l’imposition du gain de capital….. Je m’arrête là.

Ce gouvernement n’agit pas pour le bien-être de tout le monde et en ce sens, il n’est pas très différent de son prédécesseur. Ceci étant dit, il y a quelques dossiers pour lesquels nous gardons les doigts croisés afin que les députés qui les portent ne soient pas bâillonnés par le ministre des Finances et sa politique d’austérité, notamment ceux de la politique de lutte à l’itinérance et de l’électrification des transports.

En conclusion, j’aimerai que nous parlions de l’actuelle charte de la laïcité. Ce projet propose d’interdire le port de signes religieux ostentatoires à tous les fonctionnaires, ainsi que le port de certains signes religieux en public. Les arguments sont la défense d’une certaine laïcité, l’intégration et la protection des femmes. À contre-courant de ce que certains auraient pu attendre Québec Solidaire s’oppose à ce projet jugé stigmatisant pour des populations déjà minoritaires. Françoise David s’y oppose aussi en tant que féministe, ce qui en a surpris plus d’un. Peux-tu m’expliquer comment tu abordes cette question complexe de la laïcité et de l’intégration ?

Selon moi, le PQ a pris un chemin très dangereux en mettant au jeu au mois de septembre dernier le projet de Charte des valeurs québécoises. Ce projet n’a rien à voir avec la laïcité annoncée, mais parle plutôt de l’identité québécoise tant recherchée et malheureusement, pas encore reconnue. Ce qui m’inquiète profondément, c’est qu’on aborde cette question dans une perspective d’exclusion. Les échanges qui en ont découlé sur la place publique n’ont d’ailleurs pas toujours mis au jour ce qu’il y a de plus beau chez mon peuple!

Ce qui me choque aussi, c’est que le PQ propose une laïcité de l’État à deux vitesses : non aux symboles religieux trop apparents dans la fonction publique, mais oui au crucifix à l’Assemblée nationale, au droit de retrait de certaines institutions, sans dire un mot sur le financement à la hauteur de 60% des écoles privées dont plusieurs sont confessionnelles, et rien non plus sur le congé fiscal pour les organisations religieuses…Quelle hypocrisie!

Comme féministe, je n’en peux plus de voir ce débat se faire sur le dos des femmes. Elles avaient déjà donné avec la commission Bouchard-Taylor. Avec ce projet de charte, au nom de la protection de ces femmes qui portent le foulard, on encadre légalement leur exclusion.

Ni obligation, ni interdiction! Voilà ma conviction. C’est par l’éducation et l’autonomie économique que les femmes, tout comme les Québécoises des années 60, trouveront la liberté que le ministre Drainville et les Jeannettes de ce monde veulent « leur offrir ». Comme féministe, je respecte leur droit d’enlever leur hijab au moment où elles le veulent, si elles le veulent. Dans les années 70 et 80, j’ai scandé : « Nous aurons les enfants que nous voulons », « Mon corps c’est mon corps ». Je ne me mettrai pas aujourd’hui à scander « Ôte ton voile parce qu’il me dérange ».

Ceci étant dit, nous devons agir face aux différentes forment d’extrémismes religieux. Nous les femmes, les lesbiennes et gais, les marginaux, le savons très bien. De l’oppression, il y en a partout, et si j’en crois les statistiques au Québec, l’égalité entre les femmes et les hommes et l’ouverture aux communautés LGBT sont bien plus compromises par la majorité blanche, catholique, hétérosexuelle, que par le faible pourcentage de 2% de musulmanEs.

Pour aller plus loin :
Facebook de Manon Massé ;
–  Site de Québec Solidaire ;
Site de Québec Solidaire Sainte-Marie-Saint-Jacques.

 

Entretien : L’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS)

Fondé en 2000 par des universitaires de divers horizons – venant aussi bien de l’économie que des sciences sociales ou de l’environnement – l’Institut de Recherche et d’Information Socio-économique (IRIS) fonctionne depuis de manière totalement indépendante. Rattaché à aucun établissement mais géré par ses universitaires, l’IRIS a produit et publié de nombreuses analyses et dépliants, avec toujours en tête le soucis de pédagogie et de diffusion. En rupture avec l’orthodoxie libérale, l’institut se revendique progressiste et crée une matière intellectuelle riche qu’il fallait explorer. Monsieur Guillaume Hébert a accepté de nous répondre pour l’Institut.

Afin de poser les choses, pouvez vous expliquer dans quel contexte et poussé par quels constats l’IRIS s’est-il créé ?

L’IRIS a d’abord été fondé en 2000 par des universitaires diplômés en comptabilité ayant fait leurs premières armes dans une Chaire de recherche basée à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ils y avaient côtoyé la figure excentrique du « Prof Lauzon » qui perçait de temps à autres l’univers médiatique, souvent sous un couvert humoristique.

Les fondateurs, ceux que j’appelle les « trois P » (Patenenaude, Petit et Poirier) avaient résolu de former leur propre Institut afin de pousser un cran plus loin le travail de déconstruction du discours hégémonique en économie et d’élargir son champs d’action, alors largement axé sur les privatisations. Ils ont mis l’IRIS sur les rails et ont entrepris de publier des études et de réaliser des contrats. Le travail s’est avéré excessivement lourd pour un Institut sans financement régulier et après quelques années, l’avenir de l’Institut était incertain. Les « trois P »étaient des précurseurs puisqu’ils avaient compris à quel point la désertion du champ économique par ce que je désignerai tout simplement par « la gauche » avait rendu les syndicats, les groupes sociaux et les mouvements sociaux en général dépendant d’une vision de la société largement colonisée par les catégories de la droite économique.

Cette droite, justement, bénéficiait du travail de l’Institut économique de Montréal (IEDM), qui fait a considérablement influencé les débats d’idées au Québec depuis la fin des années 90. Face à la nécessité d’offrir la réplique, les fondateurs de l’IRIS ont débroussaillé le terrain avant de recevoir les renforts d’une deuxième vague de jeunes diplômés dans divers domaines, cette fois imprégnée de l’expérience du Sommet de Québec en 2001 (manifestations contre le projet de ZLÉA) et de la grève étudiante de 2005 (l’ancêtre du « Printemps érable » de 2012) qui repris le flambeau et se donna pour objectif de hisser l’Institut à un niveau de visibilité lui permettant de prendre sa place dans la société québécoise.

L’IRIS se revendique progressiste et assume un positionnement politique – même si non partisan – quand la doxa libérale qui a cours partout fait figure de « science objective ». Est-ce qu’après treize ans de travail poussé, d’une quasi contre-propagande suivant des méthodologies rigoureuses, les analyses de l’IRIS vous semblent trouver plus de place dans l’espace public et médiatique ?

Indéniablement. Nous occupons un terrain sans cesse grandissant et nous avons franchis un certain nombre de plateaux cruciaux. Celui de devenir le vis-à-vis nécessaire de l’IEDM dans nombre de débats, celui d’avoir fondé un blogue économique de gauche qui est le seul à bénéficier d’un trafic important au Québec et d’avoir un impact central dans certains débats de société dont celui de la hausse de frais de scolarité, l’impôt des plus riches ou la critique de l’austérité. Les publications de l’IRIS ont forcé le premier ministre Jean Charest à réagir sur la question du Plan Nord, un projet néoextractivisme dont nous avons questionné les retombés, et ont été un électrochoc lorsque nous avons révélé que les Québécois-e-s ne sont pas nécessairement les plus imposées en Amérique du Nord, un mantra utilisé par la droite ici depuis des décennies.

L’IRIS affirme clairement une orientation de gauche, on entend pourtant souvent que l’économie est une science exacte et qu’il n’y est pas question de choix. Que répondrez à ces tenants d’une « objectivité » et d’un « réalisme » tout particulier ?

D’abord, nous refusons de considérer l’économie comme une science exacte. Il s’agit à nos yeux d’une science humaine et ne débattons même pas de cet aspect tant il nous apparaît fondamental. Nous affirmons que ceux qui prétendent à l’objectivité en matière d’analyse économique ne dévoilent pas tout. Nous, nous le faisons. Nous affirmons d’emblée que nous sommes un institut progressiste et en ce sens, nous sommes plus transparent. L’important ensuite, c’est de faire des études solides, avec une méthodologie tout aussi solide et des références pertinentes. Si les gens veulent nous critiquer, nous les invitons à le faire à ce niveau.

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Guillaume Hébert

L’IRIS est composée d’un comité de chercheurs assez varié, auxquels s’ajoutent les chercheurs invités sans être rattachée à aucune université. Cette situation particulière n’est-elle pas un frein (et pas seulement financier) à la recherche ? Avec quels partenaires réussissez-vous à faire fonctionner la structure ?

Tous les chercheur-e-s de l’IRIS sont administrateurs et administratrices de l’Institut. Tous ne sont pas affilié à une université, certains sont prof et d’autres sont diplômés sans maintenir de lien désormais. Le financement de l’IRIS vient de contributions individuelles et de partenaires institutionnels, comme les syndicats, les associations étudiantes, les groupes communautaires, féministes et écologistes. Nous réalisons également des contrats de recherche et des conférences pour lesquelles nous sommes rémunérés.

L’IRIS réalise également des partenariats, a des mécènes, mais vous refusez  toute organisation commerciale. Ces structures ne sont pourtant pas forcément mauvaises, le choix peut paraître un peu radical…

Nous ne recevons effectivement ni subvention gouvernementale (puisque nous nous trouvons régulièrement à défendre l’action publique, même si nous la critiquons également largement), ni argent venant d’organisations à but lucratif (nous croyons que les modèles d’organisations démocratiques et sans but lucratif sont supérieurs et nous tâchons ce faisant d’être cohérents. Nous ne voulons pas non plus dépendre d’organisations dont l’objectif est de réaliser des profits).

Fait intéressant pour un institut, l’IRIS a une vraie vocation pédagogique et ne se contente pas de rédiger d’obscurs rapports. De nombreux moyens sont mis en œuvre pour simplifier l’accès : capsules vidéos, mise en ligne gratuite de toutes les études, travail conjoint avec un éditeur de bande dessinée alternative pour vulgariser les travaux, etc. Vous proposez aussi l’aide de vos chercheurs pour des travaux de recherche menés par des syndicats, ONG, groupes communautaires… On est loin de l’universitaire dans sa tour d’ivoire.

Tout à fait. Avec la production d’études, l’intervention médiatique spontanée, le réseautage des idées de la gauche économique, l’éducation populaire est l’une de nos missions. De nombreuses idées circulent dans les milieux académiques mais sont portées par des intellectuels qui ne sont pas nécessairement habilité à faire un travail de communication ou de vulgarisation. On ne les blâme pas pour ça et au contraire, on leur propose de collaborer. Et souvent, ça porte fruit. Nous avons effectivement exploré plusieurs méthodes de diffusions dont les vidéos et même la bande dessinées, ce qui en a surpris certain-e-s. Nous faisons aussi beaucoup de conférence dans des groupes populaires œuvrant sur le logement ou la pauvreté et ça implique un grand travail de vulgarisation. Il va de soit pour nous que les premières victimes des politiques néolibérales devraient avoir davantage d’outils pour comprendre d’où vient ce qu’on leur fait subir.

cathon

Extrait de La Hausse en question, par Cathon

Vous parlez de la bande dessinée, média qui me touche particulièrement. Il y a eu les collectifs adaptés de vos recherches mais désormais il y a des chroniques régulières. On y voit des auteurs proches de La Mauvaise tête et de Colosse, des structures alternatives et assez audacieuse. Souvent la pédagogie en BD est très lénifiante et illustrative, y compris pour des structures défendant pourtant des alternatives aux discours dominants, un paradoxe que vous avez évité. Comment la rencontre s’est-elle faite et quel accueil reçoivent ces travaux ?

Notre collègues bédéistes ont eux-même pris l’initiative d’illustrer une brochure que nous avions produite et qui démontait 8 arguments utilisés pour justifier une hausse des droits de scolarités. Nous avons trouvé le résultat excellent et nous avons voulu explorer plus avant ce type de collaboration, ne serait-ce que parce que ne parvenons pas suffisamment à honorer notre fonction d’éducation populaire. Nous avons songé que la BD pourrait nous y aider. Nos publications subséquentes ont suscité la surprise puisque les bandes dessinées colorées se distinguaient nettement de la facture plus austère (noir et blanc) de l’Institut, en plus d’amener en récits des études que plusieurs trouvent arides parce que économique, parce que parfois théorique, etc. La diffusion est bonne toutefois et je pense qu’elle satisfait un certain public

Il semble que depuis quelques années, alors que le Québec a toujours navigué entre divers courants plus ou moins progressistes de l’économie libérales, il y ai eu récemment une sorte de grand « boum » de gauche. Que ce soit avec l’entrée de Québec solidaire à l’Assemblée nationale ou la fondation d’Option nationale sur le champ parlementaire, mais aussi avec les grandes mobilisations du Printemps érable – ou l’idée de la gratuité scolaire n’était plus une aberration – et les marches de casseroles contre la corruption. Ressentez-vous cette réalité sur le terrain où est-ce une construction que l’on peut se faire de l’extérieur à travers un spectre réduit ?

D’abord, l’IRIS n’est pas sur le terrain comme tel, c’est nos partenaires qui y sont d’abord et avant tout. Mais vous avez raison de noter cette émergence qui est en fait une ré-émergence depuis le début des années 2000. Comme partout ailleurs en Occident, la gauche a connu un passage à vide durant les années 90 d’abord et avant tout parce qu’elle a adopté partiellement ou complètement les catégories de la droite en matière économique. Mais une fois passé la poudre aux yeux de la fin de l’histoire, une nouvelle génération a vite reconnecté avec une critique socio-économique plus fondamentale et plus stimulante qui finit toujours par percoler dans toute la population. Le Québec est influencé par le monde anglo-saxon, mais il n’en fait pas partie. Le modèle développé par le passé est un mélange de l’État providence scandinave et la filiation politico-culturelle républicaine française. Il est possible aujourd’hui d’invoquer le collectif pour mettre des limites à l’individualisme que promeut le néolibéralisme.

C’est de cette façon qu’on peut comprendre en partie le Printemps érable de 2012 mais aussi, la campagne du gouvernement péquiste pour l’instauration d’une « Charte des valeurs québécoises » qui a vite faire se dresser un sentiment nationaliste contre les femmes musulmanes. Comme je le mentionnais dans un billet de blogue cette semaine, il s’agit d’une invocation assez incohérente du gouvernement qui d’une part fait appel au sentiment national sur une question de valeurs pour régler une crise créée de toute part, mais qui en même temps salue la signature d’un entente de libre-échange avec l’Europe, ce qui réduit les pouvoirs de l’Assemblée nationale face aux investisseurs. Contrairement à la menace islamiste au Québec, cet abandon de pouvoir n’a rien d’imaginaire. Mais l’invocation du collectif est recevable au Québec et c’est cette invocation qui a souvent été de pair avec des revendications et des gains progressistes.

De manière plus personnelle, quels sont vos sujets de recherche de prédilection ?

En théorie, la santé. Mais en pratique, ça s’avère très diversifié : l’accession à la propriété et le logement, la financiarisation de l’économie, la fiscalité québécoise, le milieu communautaire (ou « associatif » en France) québécois, etc.

Entretien réalisé par courriel du 30 octobre au 12 novembre 2013

Pour aller plus loin :
Le site de l’IRIS ;
La Hausse en question et Dépasser la ligne, bandes dessinées collectives adaptant les travaux de l’IRIS.