Compte-rendu d’une rencontre avec Julie Delporte, 27 janvier 2023 (FIBD)
Entre 11h et 12h le vendredi 27 janvier 2023, 2ème jour de la 50e édition du FIBD, la déjà si fiévreuse ville d’Angoulême accueillait au Forum ouvert et vibrant du Nouveau Monde l’autrice Julie Delporte, artiste française expatriée au Québec aux expressions multidisciplinaires.
Cette rencontre, animée par François Poudevigne, était en particulier tournée vers le dernier album paru de l’artiste, entre autres dessinatrice, graveuse et céramiste, en janvier 2023 pour la France, Corps vivante, et + largement, vers la texture autobiographique de ses créations. Corps vivante a dans ce sens d’emblée été inscrite dans le sillage de Moi aussi je voulais l’emporter (Montréal, 2017) et du Journal de l’autrice, d’abord édité chez L’Agrume (Paris, 2014 – Koyama Press, Toronto, 2013), éditeur de littérature graphique & jeunesse, puis aux éditions Pow Pow (Montréal, 2020), fondées par l’auteur Luc Bossé.
Mi-récit mi-essai qui retrace un moment de la sexualité de l’autrice, « la ligne de [s]on devenir lesbien », Corps vivante continue d’épaissir le trait du Journal, fil de funambule sur lequel l’intime reste résolument politique, – articulation définie à l’occasion de cette rencontre comme proprement féministe -, et ainsi, comprend toujours une part de risque. En l’occurrence, cette couleur militante trouvait pleinement sa résonnance dans cette 50e édition du festival, placée sous le patronage prodigieusement foisonnant et dynamitant de Julie Doucet, définie comme une des premières autrices à avoir dit que le milieu de la bande dessinée était un univers machiste. Cette rencontre avec Julie Delporte a ainsi permis de réfléchir aux relations entre les œuvres autobiographiques de la jeune autrice, situées entre continuité et discontinuité, mais aussi à l’incidence créatrice de ses mères et sœurs dans l’écriture. En effet, Julie Delporte s’est très tôt dans cette rencontre affirmée dans son besoin de récits des autres pour se construire et comme créatrice de livres qu’elle aimerait elle-même lire. Son statut d’autrice n’a donc jamais été très loin dans son discours, de celui, profondément humble et nourrissant, de lectrice – fonction aussi assumée dans le cas de son œuvre par Mirion Malle et l’autrice du Drap blanc, Céline Huyghebaert.
Replaçant Corps vivante dans sa pleine dimension autobiographique, François Poudevigne a d’abord envisagé l’autobiographie, non pas uniquement comme contenant du résultat d’une construction individuelle, mais comme lieu où peut justement se faire cette construction. Aussi la question a-t-elle été pour commencer de savoir si Corps vivante avait participé de cette élaboration personnelle. En l’occurrence, si Julie Delporte a d’abord pensé Corps vivante comme réponse à une volonté d’explication, – alors que les pages de Moi aussi je voulais l’emporter seraient davantage performatives -, l’autrice considère aujourd’hui que le processus d’écriture de cette œuvrea aussi joué un rôle dans sa construction personnelle. + particulièrement, si elle se dit affranchie de cette injonction à être une femme telle que les canons l’imposent, l’écriture de Corps vivante l’a aussi amenée à s’interroger sur son identité queer, comme s’il n’était décidément pas possible d’échapper au sentiment d’imposture. L’écriture autobiographique est par conséquent apparue à l’occasion de cette rencontre, aussi belle que nécessaire, dans sa vertu autant euristique que réparatrice.
C’est alors que s’est posée logiquement la question de la facture de l’œuvre, et en particulier, de son genre et de sa langue. L’autrice a alors défini Corps vivante comme relevant de l’autothéorie, et s’est par là-même située dans la lignée de l’autrice des Argonautes (2015), Maggie Nelson, qui utilise ce mot-valise pour désigner une forme de non-fiction qui mêle autobiographie et théorie critique. Aussi la question de l’accord au féminin dans le titre, qui finit par l’emporter, a-t-elle à nouveau articulé l’intime au politique et au critique. Si cette position militante par la langue n’était pas pensée à priori par l’autrice, celle-ci reconnaît le sens de sa présence, même si ce choix ne trouve pas forcément dans l’absolu le même écho selon les publics. En effet, l’écriture inclusive et épicène avance bien au Québec, à l’inverse de la France, où on sent une résistance, même si Julie Delporte ne perçoit aucune différence marquée entre les réceptions de son œuvre en Amérique du Nord et en Europe.
François Poudevigne a ensuite interrogé ce paradoxe de l’œuvre, qui écrit sur la violence tout en relevant d’après lui d’une écriture de l’équilibre et de la sérénité : a-t-il donc fallu négocier avec la colère ? Si elle affirme que l’écriture s’est développée sans colère, Julie Delporte a conscience que le discours familial a amuï sa parole, qu’il s’est alors agi avec cette œuvre de réinvestir pour pleinement la faire vibrer. Il demeure que c’est non lors de l’écriture mais lors de la relecture de son texte qu’elle s’émeut de ce qu’elle a vécu et qui fait qu’elle pense beaucoup à la réception de ses œuvres, qu’elle souhaite bénéfique et thérapeutique. Cette réflexion sur une reconquête nécessaire par la langue et la voix a été l’occasion de référer à la réflexion de Monique Wittig sur le male gaze, qui évoque le fantasme masculin du lesbianisme comme l’ultime récupération car fait d’une invasion par les hommes d’un lieu où ils ne sont précisément pas. Il s’agit donc avec cette œuvre de récupérer et un espace et un corps.
Cette réappropriation du corps et de sa vitalité propre s’est aussi nourrie au sein d’un travail graphique qui pourrait être dit d’absorption. En effet, Julie Delporte avait d’abord commencé pour Corps vivante à dessiner des tissus, à mon avis motif à même d’exprimer la porosité des matières qui s’imbibent, comme c’est le cas de la langue, nécessairement imprégnée et nourrie d’une position face au monde. Finalement, Julie Delporte a fait le choix de redessiner des photographies, en particulier beaucoup de paysages et de végétaux, et ne savait pas vraiment quelles images iraient avec quels mots. L’autrice voit ainsi dans Corps vivante un film expérimental, inattendument performatif, dans lequel les mots agiraient comme une voix off. La reconquête du corps par le végétal est passée + spécifiquement par l’emploi d’un certain type de crayon, très gras et sensuel, qui apparaît à l’autrice comme un corps dans le dessin. Aussi, si son Journal développait l’esthétique du carnet en se fondant sur la pratique du collage, Corps vivante est le fait d’une autrice + confiante dans sa capacité à dessiner et la capacité de son œil à regarder le monde et appréhender le vertige prodigieux de ses détails, et + avancée encore dans sa reconstruction individuelle.
Profondément soucieuse de la réception que l’on peut faire de son œuvre, Julie Delporte apprendra à l’audience à la suite d’une question posée par une auditrice, que c’est parce qu’une enseignante ne pouvait pas faire étudier à sa classe Corps vivante, une œuvre sans pagination, qu’elle a finalement décidé d’y introduire cette convention pour en permettre l’étude. Ainsi donc, si Corps vivante rompt quelque peu avec l’esthétique du carnet et de ses traces de doigts et de scotch caractéristiques du Journal et de Moi aussi je voulais l’emporter, l’œuvre porte malgré tout l’empreinte de ses lecteurices et reste donc, elle pourtant déjà si intensément créative, un drap blanc à toujours sculpter et graisser de couleurs, pour reprendre, chacune, et dire le corps qui nous appartient.
Toutes les images (hormis le bandeau au centre avec les couvertures) sont extraites de Corps vivante, Pow Pow, 2022
Compte-rendu du SoBD 2022 (du 2 au 4 décembre 2022)
Benoît Vidal, Pauline à Paris (FLBLB, 2015)
Voilà, c’en est fait, je peux le dire : je ne suis plus une profane aussi neuve ni gousse de vanille aussi fraîche qu’en décembre dernier. Quelle curieuse expérience que faire ce SoBD 2022, 1er festival BD, créé par Renaud Chavanne, que je refais et qui me fait vivre la si vive et singulière poésie de la première deuxième fois ! Où j’ai des papillons dans la tête et dans le ventre, sans être bien certaine de les avoir apprivoisés, où je continue de construire, à partir d’un socle doucement élaboré, sans rapport nostalgique, toujours éveillée et la curiosité toujours engagée, mais avec des questions qui s’ajoutent et s’amoncellent joyeusement les unes sur les autres, comme des murs, des fenêtres, qui se dressent, se nourrissent de matériaux neufs, qui se mêlent aux premiers, et se déplacent dans les pièces au gré des ouvrages rencontrés et donnent à la construction d’ensemble une profondeur et une cohérence constamment renouvelés.
Dès le vendredi, avec Irène, co-promeneuse attentive et bienveillante, je parcours les stands, les yeux ouverts mais lointaine, une peu dilettante, car j’aime à goûter les lieux et m’imprégner de leur saveur avant d’engager ma pleine et rigoureuse attention. Je me souviens alors de la première dédicace de bande dessinée que j’ai obtenue, en décembre 2021, dans ce même salon, par un certain Martes Bathori, dont Hoïchi le sans oreilles et autres histoires de fantômes japonais m’avait tout de suite frappée quand je l’avais vu sur le stand de cette maison d’édition dont je sais maintenant prononcer le nom. Le dessin, l’univers, m’avaient interpelée, mais aussi le lien avec un projet que j’avais engagé en 2016, d’explorer les cultures et littératures japonaises. C’est que, si j’aime à partir à l’aventure telle une Don Quichotte convaincue, j’aime à le faire avec une ancre pour tisser du lien et des ponts entre les mondes que je découvre. En errant donc dans les allées, je m’arrête au stand d’Adverse, dont je ne vois pas le nom tout de suite, alors qu’avec Atrabile, Cambourakis, The Hoochie Coochie, c’est une maison d’édition dont les choix me parlent. Et, pendant que mon amie discute avec l’auteur présent, un certain Jérôme LeGlatin, – que j’avais déjà rencontré au festival de Colomiers en 2021 mais ça, je ne le savais pas encore -, mes yeux tombent sur Polyphème, bande dessinée que mon ancien camarade et désormais collègue, François, commissaire d’expo et modérateur à Colomiers, m’avait montrée en novembre 2021, et je m’étais alors dit « wha, mais ça me plaît ça, c’est ça que je veux ! ». Je réserve donc mon exemplaire auprès de l’auteur, auquel je demande une dédicace, et nous fixons un rendez-vous pour le dimanche, puis je me remets en marche, souriante et avec un cœur vibrant, tout au bord des yeux. C’est que je reprends mon souffle car sais que je me prépare à un week-end qui s’annonce riche d’émotions et d’apprentissages.
C’est très justement ce qu’il sera.
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La journée du samedi était consacrée aux « Pratiques traditionnelles » et « nouvelles manières » de faire de la bande dessinée.
La première table ronde, modérée par Marius Jouanny, – journaliste spécialisé et co-fondateur des éditions Azimut basées à Angoulême où celui-ci publie des fanzines en romans-photos -, envisageait le roman-photo comme une des formes de la bande dessinée. Cette rencontre réunissait Benoît Vidal, auteur de Pauline à Paris (FLBLB), une création située à mi-chemin entre la BD et le roman-photo, Bruno Léandri, auteur de photo-bandes dessinées pour Fluide Glacial, et Jan Baetens, auteur d’un ciné-roman photo et d’une étude Pour le roman-photo publiée en 2017, et inscrite depuis sur ma liste d’ouvrages à lire ! Tout de suite, je comprends que la table ronde et la journée seront toute tournées vers les formes pensées mineures et leur rapport à un patrimoine installé.
Dès l’ouverture de la table ronde, les questions qui se posent sont celles de la situation du roman-photo aujourd’hui, comparée à celle vécue par la bande dessinée dans le dernier tiers du XXe siècle, du potentiel créatif de ce médium méconnu et des motivations des intervenants : comment expliquer le choix d’une forme mineure, et ce en dépit des stigmates et des clichés qui lui sont associés ? Benoît Vidal a tout de suite célébré la grande plasticité du médium, prenant le contrepied du préjugé qui cantonnerait cette forme à l’humour et à la romance à l’eau de rose – que j’aime aussi, et donc l’argument me fait esquisser un sourire gêné, mais bref, passons ! Ainsi selon lui, le médium serait sous-exploité. Jan Baetens a de son côté immédiatement proposé un autre éclairage au sujet, car pas de stigmates marquant cette forme en Belgique d’après lui, où le roman-photo est perçu comme un médium légitime. L’intervenant défend ainsi une approche affranchie de plusieurs présupposés : selon lui, roman-photo et humour seraient incompatibles et le roman-photo ne serait pas une sorte de bande dessinée. Les deux présentent des traits communs bien sûr, comme la mise en page et les bulles, mais ceux-ci lui apparaissent comme des traits superficiels. Bruno Léandri a défendu lui aussi une approche différente en définissant le roman-photo comme une forme disponible pour accueillir une incapacité à dessiner. Le médium serait alors choisi par défaut, regard qui est l’occasion pour lui de rappeler la figure tutélaire de Gotlib, qui voulait justement faire du roman-photo une des variantes de la bande dessinée.
Jan Baetens, Pour le roman-photo (Les impressions nouvelles, 2010)
Les hypothèses de lecture se succèdent donc dans leurs contrastes et Benoît Vidal en est venu, à rebours, à interroger les implications sémantiques du mot composé, perçu légitime en ces lieux, de « bande dessinée ». Ce corps à deux têtes présupposerait en particulier la présence du dessin tandis que d’après lui, la bande peut tout à fait se suffire et il saisit alors cette occasion pour distinguer la bande dessinée de la littérature illustrée, où les mots coexisteraient avec le dessin, mais aussi, le dirigeraient. Forme singulière et évacuée par beaucoup de libraires, – et, le modérateur le rappelle, absente du concours Jeunes Talents du Festival d’Angoulême -, car jugée difficile à classer, tout le temps un peu à la marge, le roman-photo rayonne pourtant mais aussi, de fait, par sa densité. Il permettrait en effet la rencontre entre le cinéma et la matérialité du livre imprimé et se distinguerait par sa formidable capacité à favoriser l’identification du lectorat aux personnages (Jan Baetens). En particulier, il serait apte à accueillir l’humour et l’absurde anglo-saxon, qui en ferait une sorte de « cinéma pour pauvres », – exception faite du son -, et un exutoire pour les dessinateurices désireux.ses de s’affranchir des cases, à l’exemple de Jean Teulé, qui retravaillait graphiquement les photos qu’il faisait (Bruno Léandri).
Dans un regard non pas linéaire mais qui circule avec souplesse dans cette chronologie du roman-photo, la table ronde s’est ouverte pour terminer sur l’affirmation d’un désir de légitimité, de l’espérance d’un avenir du roman-photo pour le documentaire, le reportage et le témoignage, et d’un désir pas si secret de voir créer un prix du roman-photo ; et, pour se souvenir autant que pour se tourner vers ce futur inspirant, les voix présentes ont rappelé les balbutiements de cette forme : Nadal, la publicité pédagogique sous forme de romans-photos pour le placement de produits (je l’ignorais à ce moment, mais c’était là une stimulante projection vers la 3e table ronde de la journée), le ciné-roman des années 80, Marie-Françoise Plissart et son Droit de regards, références non pas issues d’une frange mineure selon Jan Baetens mais bien d’un patrimoine culturel oublié. C’est ce dont a témoigné cette référence au Club Dorothée magazine dans les années 90, évoquée par une auditrice, qui comprenait des captures d’écran des séries avec des bulles, mais précisément échappée de la mémoire collective de cette petite salle 2 de la Halle des Blancs Manteaux.
La mémoire collective et le désir de légitimité sont des enjeux qui ont également infusé la 2e table ronde de la journée, qui portait sur le manfra et le global manga. Modérée par Florian Rubis, commissaire d’exposition, journaliste et chercheur, la rencontre a fait échanger Robin Jolly, éditeur chez Glénat qui développe une ligne de récits de genre ou hybrides (BD/Manga) d’auteurs nouvelle génération, Hervé Brient, éditeur de Tezuka et créateur de la revue Manga 10 000 images sur la BD japonaise, et Richard Marazano, scénariste de nombreuses bandes dessinées hybrides internationales réalisées avec des auteurs chinois ou vivant au Japon.
Le 1er projet de cette deuxième table ronde a été de chercher à définir les termes qui allaient jalonner cette rencontre. Au sein des 2 autres courants de la bande dessinée, le comics américain et la BD franco-belge, de nombreux.ses dessinateurices ont adopté un ou plusieurs des caractères formels dont on crédite généralement le manga, littérature dessinée originellement d’expression japonaise dont le succès est aujourd’hui international. On parle ainsi, à l’échelle planétaire, de global manga, tandis que des néologismes ont été inventés pour désigner des formes locales, comme le manfra pour les mangas d’expression francophone.
Hervé Brient s’est dans un premier temps attaché à inscrire l’origine du manfra dans le milieu du fanzinat des années 90 avec des amateurices d’œuvres japonaises, dont certain.es sont passé.es pro chez Glénat et Delcourt. Cette forme connaît ses débuts en 2005 et se caractérise d’abord par son petit format en noir et blanc. Les premiers manfras, rappelle Hervé Brient, ont été des échecs commerciaux, leur principal défaut d’après une frange du lectorat étant qu’ils ne venaient pas du Japon, mais les mentalités ont tout de même fini par s’assouplir. Le global manga quant à lui est une bande dessinée qui aspire à ressembler à un manga, mais dans un contexte occidental ou hors asiatique, et développant un style semi-réaliste néoténique (j’ai dû chercher ! Donc, ayant rapport à la néoténie, qui a l’apparence d’un nourrisson. Les joues pleines, les grands yeux, sont des caractères néoténiques) et dont l’éditeur doit être professionnel.
Les intervenants se sont ensuite attachés à réfléchir aux codes de cette forme extraordinairement mondialisée : d’après Robin Jolly, les 1ers mangas publiés n’ont pas implanté de codes, qui sont en réalité venus de l’animation, et l’intervenant a alors inscrit tout de suite les origines du médium au cœur de la notion de transmédialité – notion qui avait justement parcouru la première table ronde consacrée au roman-photo. Ce point de vue sera complété par celui d’Hervé Brient, qui a mis en avant la contribution de Tezuka dans la construction et l’imposition d’une grammaire graphique spécifique. Richard Marazano, dans la continuité de cette question du lien, a + particulièrement réfléchi aux relations entre manga chinois et japonais, et a dans ce cadre défini le manga japonais comme source, tandis qu’Hervé Brient a davantage insisté sur la spécificité des codes des mangas chinois et coréens – et avec, en Chine, des lignes éditoriales différentes puisque le manga, déjà, y est en couleurs. Cet échange a été l’occasion pour Robin Jolly d’évoquer la série qu’il a lancée, Banana Sioule, pour laquelle il n’utilise pas de terminologie différenciée : celui-ci aime en effet envisager cette œuvre comme bande dessinée hybride, marquée qu’elle est par un fort syncrétisme culturel. De même, pour Richard Marazano, qui s’est défini comme nourri au franco-belge, le manga japonais ne correspond pas à un style à une voix et l’intervenant défend en l’occurrence une vision beaucoup plus large qui repose sur la reconnaissance des relations entre différentes cultures, avec l’exemple de Taniguchi défini comme très influencé par Moebius.
Osamu Tezuka, Astro Boy (Kana, Tome 6, 2012)
Parler des innutritions respectives a nécessairement conduit les intervenants à réfléchir aux réceptions, individuelles comme collectives, des mangas. Richard Marazano est ainsi revenu sur sa prime expérience de lecteur de mangas : s’il était d’abord réticent en raison d’après lui d’une similitude graphique dans les traits des personnages qui l’empêchait d’accéder à cet univers, il a toutefois reconnu la part d’artifice qu’il y a à se concentrer sur les codes dans la pratique de la lecture. Robin Jolly a de son côté approché la réception par le rapport à la couleur, qui toucherait davantage d’après lui les lecteurices de bande dessinée hors manga.
Michaël Sanlaville, Banana Sioule (Glénat, tome 1, 2022)
Cette remarque de l’intervenant m’a immédiatement renvoyée à ma propre expérience de jeune exploratrice et déterrée de fraîche date du 9e art, qui en est au stade de la découverte d’un certain franco-belge, – et pas du tout encore du manga -, et je me percevais jusqu’à il y a quelques mois encore comme une lectrice très sensible à la couleur. Mais la fréquentation de bandes dessinées en noir et blanc et la rencontre avec le mangaka canadien Michael Nicoll Yahgulanaas à la médiathèque Jacques Kerchache du Quai Branly en septembre dernier m’ont démontré que mon rapport à la couleur était plus ambigu que je ne le pensais. Le mangaka invité au musée est en effet connu pour être le créateur du manga haïda, en couleurs et qui mêle le genre du manga au style graphique de l’archipel du Pacifique Nord de Haida Gwaii, dont il est issu, et je me suis rendue compte lors de sa communication que, plus qu’un goût de la couleur dont je croyais qu’il me caractérisait, j’étais sensible aux densités des textures et leurs contrastes ainsi qu’aux jeux de déséquilibre entre un statisme imposant et la vitalité d’un mouvement dans le dessin mais aussi dans la construction des cases et de leurs rapports entre elles.
Michael Nicoll Yahgulanaas, Red : a haida manga (2010, extrait)
Pour en revenir à la table ronde et pour terminer sur cette question si riche des réceptions, Hervé Brient a tenu à rappeler le fait que, contrairement à certaines idées reçues, il n’y avait pas eu d’envahissement, par le Japon, à l’international. C’est précisément l’inverse qui se serait produit qui est qu’étant donné le très grand succès de la création au Japon, des maisons d’édition locales sont allées chercher les auteurices des styles représentés dans l’archipel, mais qu’il n’empêche que l’hybridation s’est faite et continue de se faire dans tous les sens, spécificité rendue en particulier notable par le numérique – remarque qui aura aussi permis de se projeter vers la dernière table ronde de la journée. Quoi qu’il en soit, si réception hostile au manga il y a eu au départ, aujourd’hui le rayonnement international de cette forme peut sembler si puissant que beaucoup d’auteurices européen.nes se sentent menacé.es par ce leadership. Robin Jolly a alors évoqué la récente affaire du Pass Culture, qui a soulevé une réticence à l’Assemblée nationale : ces jeunes générations qui, avec ce pass, risquent de se procurer des mangas ou comment encourager la jeunesse à fréquenter une part non institutionnelle d’une sous-littérature encore objet de bien des mépris. Bigre, message bien reçu en tout cas de la sous-sous enseignante que je suis ! Au-delà de cette affaire que je trouve quand même assez douteuse et qui peut faire sourire, Richard Marazano a rappelé l’identité solidement littéraire de la France et de la Chine, qui font encore à ce jour des mots le seul vrai patrimoine littéraire installé – justement à la différence du Japon, qui a un rapport plus récent à l’écriture d’expression japonaise. Cette réflexion sur les réceptions a soulevé une question au sein de l’audience sur la perception des auteurs occidentaux qui font du global manga et sur leur manière de s’envisager en auteurs de bandes dessinées ou en mangaka, ce à quoi les intervenants ont répondu en insistant sur la diversité des postures (cette question m’a beaucoup interpelée et j’aimerais bien compléter ces recherches de mon côté).
Pour terminer, les intervenants ont été invités à réfléchir à l’avenir de la bande dessinée et à l’incidence potentielle du global manga sur celle-ci (la dissociation est faite donc, au moins pour partie). Pour Robin Jolly, il conviendrait de développer cette hybridité, à même de renouveler les canons du franco-belge, tandis que pour Hervé Brient, c’est l’incertitude qui prédomine : tout dépendra de l’évolution des goûts des jeunes publics, avec le webtoon par exemple, qui sera justement au programme de la 4e table ronde de la journée.
La troisième table ronde, intitulée « Les banques de données de BD improbables » a continué d’interroger le rapport d’une littérature dessinée à un répertoire institutionnel d’œuvres, à la fois très probable et très improbable. Modérée par Philippe Morin, éditeur chez PLG et notamment de la collection Mémoire vive consacrée aux études sur la bande dessinée, la table ronde rassemblait Jean-Paul Jennequin, auteur, éditeur, traducteur, spécialiste de la small press anglo-saxonne et animateur de la revue LGBT BD, et Hugo Benavente, alias El Chico Solo, professeur d’arts plastiques et auteur de fanzines.
Qu’est-ce qu’une bande dessinée improbable ? Voici la question sur laquelle s’est ouverte cette troisième rencontre. Expression créée par Benoît Barale, de son nom d’auteur BSK, auteur de la BD La Bande dessinée ou comment j’ai raté ma vie (2018), celle-ci désigne des albums, que l’on trouvait beaucoup dans les années 70-80, pas forcément assumés par des auteurs-dessinateurs. A partir de cette définition nécessairement très stimulante pour une auditrice curieuse des formes marginalisées et marginales, la table ronde s’est construite comme un parcours de Poucette, caillouté d’exemples éclairants et tous d’une familière étrangeté. Le cortège foisonnant de références a été initié par Philippe Morin, qui a évoqué pour commencer le cas de La Lettre à Christophe, bande dessinée des années 70 à vocation pédagogique qui visait à expliquer les codes postaux : on suivait alors le parcours d’une lettre avec la camionnette des PTT. L’éditeur cite encore l’exemple, dans les mêmes années, de la bande dessinée Naître femme aujourd’hui, qui traite le sujet très technique de l’examen vaginal dans l’objectif de vendre des serviettes hygiéniques et celui de La Cuisine, les tours de main, par Anne-Marie Pajot et Roland Garel, guide culinaire pratique, à côté d’autres spécimens touche-à-tout, vrillant du bricolage à la congélation. Immédiatement, le regard porté par le modérateur sur cette littérature dessinée circonstanciée se distingue par sa tendresse, sensible qu’il est à la poésie à la fois inattendue et inhérente à la maladresse de ces créations. Par ailleurs, l’éditeur de PLG a très vite mis en avant le lien qu’il y a d’après lui entre bande dessinée improbable et bande dessinée auto-éditée car il s’avère très souvent que les auteurices recalé.es par les maisons d’édition s’auto-éditent et imitent, pensant trouver une légitimité dans les cœurs du lectorat, les auteurices traditionnel.les et le format de leurs œuvres. Cette réflexion m’a renvoyée à mon parcours de seiziémiste et à cette littérature bleue dite de colportage, qui imite les œuvres d’une littérature publiée et patrimonialisée, mais défend un rapport + étroit et, à mon avis, reconnaissant la et de la diversité des lectorats.
Pour terminer, Hugo Benavente et Jean-Paul Jennequin ont été invités à faire part de leurs expérience et expertise en la matière, et le premier a en particulier insisté sur l’extraordinaire dynamisme de cette littérature et de la communauté vivante et protéiforme qui lui est associée – et qui sera un sujet essentiel de la 4e table ronde consacrée aux webtoon. Le second intervenant a quant à lui davantage insisté sur la réception et les questions que soulève cette expression de « bande dessinée improbable » car en l’occurrence, même s’il accepte ce terme d’ « improbable », n’importe quelle BD peut être l’improbable de quelqu’un et ainsi la définition de l’expression change selon le visage et la distribution des bibliothèques personnelles. Ainsi selon Jean-Paul Jennequin, une bande dessinée est improbable tant qu’elle n’est pas devenue très probable. Cette approche a fait écho pour moi au point de vue de Borges, cher à la thèse des bibliothèques mouvantes et infinies, avec laquelle les livres se déplacent sur les étagères et ont une incidence sur les livres dont ils fréquentent le dos, la 1ère et la 4e de couverture. L’intervenant cite l’exemple des albums souvent distribués gratuitement dans le cadre de campagnes de prévention adressées aux adolescent.es et celui des paraboles de Jésus, très vendus aux Etats-Unis, avec le cas représentatif de la série The Crusaders, qui montre tout le paradoxe que constitue cette littérature : certes, un patrimoine bien ancré mais non reconnu (réalité évoquée dans la table ronde consacrée aux romans-photos) et qui intègre une violence que l’on ne retrouve que dans les bandes dessinées underground. Warrior Nun Areala, comics qui met en scène un ordre de nonnes guerrières subordonné à l’autorité du Vatican, le furry porno avec Genus, le furry porno gay avec Genus Male, et Nash, avec plus de 90 numéros, autant d’exemples révélateurs de la frontière mouvante et ténue qui sépare l’improbable du finalement très probable. Aux curieux.ses du sujet a été chaudement recommandé l’ouvrage de Richard Graham, Government issue, comics for the people, 1940s-2000s (2011), qui recense et expose les comics officiels publiés par les agences du gouvernement fédéral pour diffuser les récits souhaités au plus grand nombre.
Enfin, cette première journée, déjà merveilleusement inspirante, s’est achevée sur une 4e table ronde consacrée aux « webtoon, webcomics, et nouvelles BD numériques » et était modérée par Irène Le Roy Ladurie, docteure en littérature comparée dont la thèse porte sur le motif de la caresse dans l’écriture de l’érotisme en littérature et bande dessinée et rédactrice en chef adjointe du site Neuvième Art. La rencontre réunissait Gaëlle Kovaliv, co-directrice de BDFIL, festival de bande dessinée de Lausanne, – que la spécialiste co-dirige avec Léonore Porchet -, et doctorante qui étudie les conditions de production et de réception des bandes dessinées francophones nativement numériques, Camille Martinez, spécialiste de la popularisation de la bande dessinée asiatique et des nouveaux modes de lecture, et Wandrille Leroy, pionnier de la BD numérique en France et fondateur du festival berlinois Comics über Berlin.
Le projet de cette 4e table ronde a d’abord été de définir le webtoon, ce qui n’a pas été une mince affaire. Le portail web coréen Daum a créé une plateforme de webtoon en 2003 et, si selon Camille Martinez, il s’agit d’un genre très codifié en Corée du sud, plus proche des séries animées, la spécialiste différencie cette approche de l’emploi du mot en France, où le webtoon correspondrait davantage à un format de BD vertical qui se lit sur téléphone. C’est sensiblement le même point de vue qu’a défendu Wandrille Leroy, pour qui le webtoon est une BD pour téléphone, une BD scrollée, « en ascenseur », même si l’intervenant précise qu’il travaille sur des webtoon adaptés en papier – sujet sur lequel la table ronde reviendra. Gaëlle Kovaliv a de son côté insisté sur le mode de diffusion propre au webtoon, très rythmé, et la modératrice, soucieuse de faire dialoguer les voix, a alors réagi au paradoxe qui fait que le webtoon revêt dans l’imaginaire commun l’apparence d’une création très immédiatement accessible. L’approche du médium dépend ainsi de l’origine du regard porté sur lui, nourri à des postulats et pratiques culturels différents.
Dans un second temps, les intervenant.es ont été invité.es à interroger la singularité du webtoon par rapport au webcomic, qui a pu être perçu, en dehors de cette table ronde, comme une forme plus ancienne à laquelle rattacher le webtoon. Gaëlle Kovaliv a interprété cette lecture comme une tentative un peu risible de légitimation. La légitimité du webtoon trouverait selon la doctorante son explication, non uniquement dans le succès de son contenu, mais aussi dans la fabuleuse vitalité des réactions et commentaires qui donnent une longévité à la présence de la communauté sur la plateforme. C’est aussi en ce sens que s’est positionné Wandrille Leroy, pour lequel le webtoon se distingue surtout par sa dimension de réseau social, d’auteurices à lecteurices et vice versa, et au sein même du lectorat, tandis qu’auparavant, chacun.e pouvait bien sûr alimenter sa plateforme, avec l’exemple des blogs, mais celle-ci relevait évidemment d’une micro-structure à portée limitée. La dimension communautaire est donc apparue assez neuve, productrice de nombreuses rencontres entre lecteurices/commentateurices de webtoon, singularité qui génère de la lecture dans la lecture d’après Wandrille Leroy, point de vue partagé par Gaëlle Kovaliv. D’après les deux intervenant.es, cette place de la communauté pousse nécessairement à réfléchir au rôle du lectorat dans la construction d’un récit car celui-là donne de fait son avis sur les œuvres en commentaire.
La table ronde s’est ensuite, de manière attendue, positionnée sur la question, intensément sensible en France, du rapport au papier. A ce titre, Camille Martinez a insisté sur le fait que la France se distingue très nettement sur le sujet en défendant un rapport intime au papier, qui étonne beaucoup d’après elle en Asie – observation qui m’a renvoyée à une remarque sur le sujet durant la 2e table ronde de la journée consacrée aux manfra et global manga, et aussi dans la mesure où Wandrille Leroy et Gaëlle Kovaliv ont respectivement envisagé le webtoon comme simili-manga et proto-manga. Quoi qu’il en soit, le premier précise qu’il travaille justement sur des webtoon adaptés en papier, démarche qui prend donc le contrepied du processus d’adaptation canonique (du papier vers un autre médium) dans un regard français porté sur le webtoon – et cette précision qu’il fait s’accompagne au passage d’une réflexion sur la couleur dans le webtoon numérique : le blanc sur écran fatigue les yeux, ce qui explique d’après lui que de plus en plus de webtoon se déclinent sur un fond noir. En tout cas, la France est connue pour avoir développé une grande culture du livre, qui bénéficie d’un soutien et structurel et politique. Pour le livre, d’après Wandrille Leroy, l’imprimé est un passage incontournable pour acquérir une légitimité, voire, une sanctification. Gaëlle Kovaliv a alors réagi en citant l’exemple du festival de bande dessinée de Lausanne, pour lequel la question des dédicaces de webtoon et de leurs modalités se pose, et la doctorante a démontré ainsi la prise en compte particulièrement vive, par le BDFIL, de questionnements étroitement contemporains. Cette réflexion collective sur le support a conduit la modératrice à interroger la relation du webtoon à la notion de transmédialité : le webtoon peut-il prendre la forme, par exemple, d’une œuvre impliquant une ambiance sonore enrichissant sa sémantique ? Cette question m’a rappelé la découverte que j’avais faite à ce même salon l’année passée de la maison d’édition Patayo et de l’œuvre Fantaisie ordinaire de Kwong-Shing Lau et Victor Butzelaar, qui ne relève pas du webtoon mais dont le dessin s’accompagne d’une partition page après page à jouer ou écouter à partir d’un QR code, et qui se meut au rythme de la marche des personnages. Quoi qu’il en soit, selon Wandrille Leroy, le webtoon est une œuvre conçue pour être lue en 5 minutes et donc ne saurait impliquer de fioritures, y compris transmédiatiques. Camille Martinez est alors intervenue pour nuancer ce discours au moyen du modèle coréen, connu pour être plus long et ainsi probablement plus apte à accueillir une protéiforme, même si l’objectif assumé demeure celui d’accrocher rapidement le lectorat.
La table ronde a pour finir abouti sur une question d’un auditeur portant sur l’évolution du webtoon : peut-on envisager un changement de contenu étant donné que le webtoon est lu par les générations nées avec le numérique et qui vont elles-mêmes évoluer ? Camille Martinez a à cette occasion alerté sur une ambiguïté dans le rapport au dessin, d’après elle propre à la France, qui cantonnerait celui-ci à la littérature jeunesse. A l’inverse en effet, la spécialiste a insisté sur la particularité du webtoon coréen, d’un érotisme volontiers explicite, et qui ainsi, ne présente pas nécessairement, à proprement parler, un contenu jeunesse. La question de la métamorphose de la forme ne pourra ainsi être observée qu’au fur et à mesure de l’avancée des générations nativement numériques vers l’âge adulte.
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Dimanche, 2e jour.
A nouveau, me voilà lancée, cotillon de mille couleurs au bout d’un cornet, et je parcours, d’un regard un peu plus pénétrant, les différents stands et commence à m’engager plus consciemment entre les allées, à envisager les emplettes à venir, que j’ai appris à laisser pour le dernier jour des festivals – c’est que j’essaie d’être un peu raisonnable, même si mes efforts sont sans doute à ce titre plus touchants qu’efficaces. Je rejoins comme convenu l’auteur avec lequel j’ai pris rdv, qui me propose de m’asseoir du côté de la table réservé aux exposant.e.s. L’autre côté. J’aime cette porosité des frontières entre les espaces d’écriture et de lecture, que j’expérimente à vrai dire depuis le festival Fumetti de Nantes, où j’ai eu la joie d’avoir une petite place de curieuse-amoureuse, au stand si créatif, si à même d’inspirer ma peut-être un peu folle curiosité théorique et anthologique, de l’Egouttoir.
La rencontre avec l’auteur Jérôme LeGlatin a été pour moi un moment très dense, très profond. Discuter avec Jérôme m’a permis de faire une pause réflexive dans ce rythme soutenu de découverte, de revenir sur tout ce qui explique ma présence ici, tout ce parcours, initié en juillet 2021. Avec Jérôme, nous discutons de Polyphème, l’œuvre écrite avec son frère, Emmanuel, et je suis frappée du regard qu’il partage avec moi, généreux, et aussi sensible et voyant, sur une œuvre et un personnage, qui à force d’être creusé, se densifie, s’ambiguïse, jusqu’à échapper à ses créateurs. Mes proches savent combien je suis sensible à cette question de la réception, y compris quand elle est le fait des auteurs eux-mêmes, en fervente des thèses de Borges, Eco, Iser, Calvino, Bayard. Un cri enjoué et peut-être un peu naïf me vient en tête, « pour toujours + de Don Quichotte et de Tristram ! », mais de fait, si j’aime le patrimoine et me réjouis que ces œuvres, – qui marchent un pas de côté, boiteuses et radieuses, et plus exactement sans doute pour moi, radieuses d’être boiteuses -, puissent prétendre trouver voix au chapitre institutionnel, j’aime aussi à savoir ces œuvres en paix dans cet attirant et doux inconfort de la berge mineure.
J&E LeGlatin, Polyphème (Adverse, 2017, extrait)
Laurence Sterne, La vie et les opinions de Tristram Shandy, Gentleman (1767 pour la publication originale)
Cette discussion avec l’auteur m’a beaucoup émue, en plus de la bienveillance et de la richesse de l’échange, en ce qu’elle m’a conduite à essayer de regarder poétiquement, et donc lucidement pour moi, les choses. Je suis enseignante et me sentais alors intimement en lutte avec le programme du lycée tel qu’il avait été conçu lors de la dernière réforme, qui m’a très sérieusement fait envisager une reconversion en 2018 – année durant laquelle j’ai construit un dossier dans l’objectif de devenir bibliothécaire. Les mots sont sans doute durs pour un point de vue extérieur, mais le programme m’a effrayée et, c’est du moins ce que j’ai cru en tout cas, désarmée. J’ai été effrayée à la perspective d’être bâillonnée, d’être contrainte de circuler dans un patrimoine que j’aime mais que je ne voulais pas enseigner aux élèves d’une manière aussi linéaire et aussi exclusive. Mais voilà, cette réforme a eu malgré tout une incidence heureuse pour moi, qui n’ai finalement pas pu me résoudre à renoncer à mon métier. Elle m’a rappelée qui j’étais et la conception de la lecture que je défendais. En effet, ce qui était évident pour moi ne l’était plus avec cette réforme et cette sensation d’étouffement m’a rappelé un tempérament et un désir profond, que j’avais oubliés, qui était d’être toujours libre de m’émerveiller, et ce qui était spontané chez moi a donc pris la couleur d’une lutte et s’est imprégné d’un sens nouveau.
C’était là pour moi une très belle transition vers la 2e journée, consacrée au « cycle étranger : la bande dessinée tchèque », qui s’est distinguée par une opacité à laquelle je m’attendais, étant donné ma méconnaissance profonde de la culture tchèque. Je précise à ce titre que j’ai eu la possibilité de lire en parallèle le catalogue d’exposition co-écrit par Pavel Kořínek et Tomáš Prokůpek et aussi le livret des auteurices de la bande dessinée tchèque contemporaine pour envisager un peu plus sereinement le compte-rendu de cette 2e journée. Par conséquent, je me permets de compléter ce que j’ai entendu lors de cette deuxième journée avec des connaissances complémentaires acquises ensuite et dans un autre contexte, ce qui fait que cette étape du compte-rendu va revêtir une forme un peu différente et à la fois + nourrie de manière autonome et aussi, probablement, + hésitante.
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La bande dessinée tchèque contemporaine, catalogue d’exposition du SoBD 2022
Pavel Kořínek et Tomáš Prokůpek, historiens et théoriciens de la bande dessinée, ont écrit avec Martin Foret et Michal Jareš une Histoire de la bande dessinée tchécoslovaque du XXe siècle, elle aussi sur ma liste d’ouvrages ! Ce que je comprends après lecture du catalogue est que l’histoire de la bande dessinée tchèque est l’histoire d’une quête de légitimité, leitmotiv des tables rondes de ce salon. En effet, le développement de la BD tchèque a été interrompu par des bouleversements politiques et économiques qui ont frappé le pays et qui en ont fragilisé la prime ossature, aussi du fait que le 9e art a d’abord été perçu comme une empreinte suspecte de la culture occidentale.
A ce titre, les années 2000 constituent une période de renaissance pour ce que le catalogue appelle alors une « subculture » avec la création de plusieurs projets numériques (comics.cz, komiks.cz, comx.cz), qui proposent des articles thématiques, des analyses et aussi des plateformes de communication qui font dialoguer des communautés de créateurices et de fans. Le milieu de la bande dessinée tchèque contemporaine se fonde dès lors sur les contacts existants du très foisonnant fandom de la SF, qui remontent aux années 80, et a recours à des conventions ou fan cons qui renforcent les relations existantes entre créateurices, éditeurices et lecteurices des 1ers fanzines. De fait, plusieurs maisons d’édition, comme Crew et Comics Centrum, sont créées au départ par des fans et liées au large réseau du fandom de la SF et proposent donc surtout des titres anglo-américains issus de la production mainstream (thriller, action, super-héros, SF, fantasy) quand d’autres maisons d’édition, telle que Mot, présentent au public tchèque la production européenne alternative actuelle. Le 1er fanzine publié (2000) et qui poursuit sa publication aujourd’hui, le magazine Aargh !, devient rapidement, tout en présentant la scène BD des autres pays d’Europe, le porte-étendard de la BD tchèque, dans un milieu au départ underground et luxuriant de fanzines. Ainsi, si j’ai bien tout compris, la quête de légitimité de la bande dessinée tchèque ne passe pas nécessairement par une quête d’autonomie, même si bien sûr l’entrée de la BD tchèque dans les galeries d’art en 2000 et 2002-2003 est perçue comme le franchissement d’un seuil vers une reconnaissance culturelle. La légitimité et la diversité des éditeurs sont des sujets qui ont en particulier parcouru la 2e et la 3e tables rondes, qui avaient vocation à introduire aux auteurices et œuvres du 9e art tchèque et à exposer « la scène contemporaine de la BD en République tchèque ».
La 2e table ronde pour commencer donc, « Brève histoire de la BD tchèque », modérée par Florian Rubis, était pour l’essentiel à portée historique et générique. Elle réunissait Pavel Kořínek et Tomáš Prokůpek, co-auteurs du catalogue d’exposition dont il a été question, d’une histoire de la bande dessinée tchèque et d’une histoire de la bande dessinée tchèque au XIXe siècle, et pour le 2e, rédacteur en chef de la 1ère revue tchèque de BD.
Les objectifs de la rencontre étaient de délimiter un contexte de naissance de la bande dessinée tchèque et également de réfléchir aux influences de celle-ci et à sa circulation. Le milieu du XIXe siècle, sous domination austro-hongroise, est connu pour être une période de censure et de forte pression politique. Née en amont du régime, en 1833, la bande dessinée tchèque, désignée lors de la table ronde comme « protocomics », se définissait alors par une suite d’images soulignées par un texte. Cette tradition, que l’on retrouve, d’après le modérateur, en Pologne, se distingue de la bande dessinée américaine, qui impliquait des bulles dès ses origines, mais se rapproche de la tradition européenne, qui a pratiqué celles-ci à partir des années 20-30, et, si le modérateur évoque immédiatement à cette occasion Töpffer, les intervenants disent ne pas être en mesure à ce jour de retracer la circulation des modèles. Ils lisent en vérité surtout cette pratique comme un témoignage du goût de la littérature dessinée tchèque pour l’expérimentation, et cette pratique du texte sous l’image a en particulier été lue comme générant un rythme narratif singulier qui suggère celui, plus contemplatif, de la poésie. A cette approche esthétique s’est ajoutée une réflexion sur une appropriation du médium par la langue, dans la mesure où les bandes dessinées tchèques étaient publiées conjointement dans les presses tchèque et allemande – dernière référence perçue comme modèle par Florian Rubis avec la pépite et surprenante et savoureuse de Max et Moritz. Toutefois, les intervenants ont insisté sur le fait qu’il n’y avait pas là de déchirure entre les 2 cultures et qu’ainsi, il convenait davantage d’adopter un regard englobant sur ces œuvres et d’accepter leur nécessaire hétérogénéité.
La 3e table ronde de la journée ajoutait à ce point de vue historique celui des éditeurices et continuait d’enrichir un regard déjà si nouveau pour moi par principe. Cette rencontre, intitulée « La scène contemporaine de la BD en République tchèque », était modérée par Philippe Marcel, fondateur des Editions La Cafetière et membre du comité de pilotage du SoBD. Elle portait les voix d’Ondřej Kavalír, des Editions Labyrint, dramaturge et traducteur connu pour sa traduction de la bande dessinée culte Rudo, qui a remporté le Muriel Award (2015), Richard Klíčník, des Editions Argo et décrit comme un pont entre les auteurs franco-belges et la Tchéquie, où il a traduit et publié plusieurs d’entre eux, et Karolina Voňková, des Editions Lipnik, autrice et féministe qui a récemment publié un album faisant le portrait de 30 femmes exceptionnelles oubliées par l’Histoire.
Cette table ronde a dans un premier temps cherché à définir les lignes éditoriales des différentes maisons d’édition représentées, qui elles aussi étaient marquées par leur fabuleuse variété. Lipnik a ainsi d’abord été défini par Karolina Voňková comme une micro-édition ; en effet, celle-ci édite 2 bandes dessinées par an maximum et exclusivement des bédéistes tchèques contemporain.es. Cette première maison d’édition est très vite apparue comme un cas particulier en République tchèque, pays pour lequel le modérateur rappelle qu’il y a peu de maisons d’édition spécialisées à ce jour. A l’inverse de cette microstructure pour moi déjà des plus stimulantes, Labyrint a été présenté par Ondřej Kavalír comme une structure plus grande et installée. Maison qui existe depuis environ 30 ans, elle édite en moyenne 15 livres par an, surtout des livres pour enfants et, depuis 2003, des bandes dessinées, et fait le choix de donner beaucoup de place aux auteurices débutant.es. Enfin, Argo, représentée par Richard Klíčník, a été définie par ce dernier comme une grande maison d’édition. Fondée en 1991, celle-ci édite en moyenne 200 livres par an dont 15 bandes dessinées, surtout des traductions, avec quelques auteurices tchèques. Cette diversité des formats et la proportion de bandes dessinées traduites dans les grandes structures ont conduit le modérateur à interroger l’autonomie de la bande dessinée dans les maisons d’édition tchèques et la visibilité du médium dans les médias. Richard Klíčník a alors appris à l’audience qu’il n’y avait pas de spécialisation dans la bande dessinée parmi les éditeurs, à l’exception d’Albatros, qui publie des bandes dessinées françaises traduites. Les bandes dessinées traduites prévalent donc très largement dans la production – chez Labyrint par exemple, avec des traductions de BD anglo-saxonnes, franco-belges et des mangas. Cette différence de schémas induit par ailleurs une singularité par rapport au contexte français : Philippe Marcel insiste en effet sur le fait que les micro-éditions sont souvent utilisées en France comme terrain de défrichage par les grandes maisons d’édition, mais les intervenant.es ont bien indiqué que le contexte était en l’occurrence très différent en République tchèque. Selon Richard Klíčník, cette réalité fait aussi que la bande dessinée tchèque bénéficie d’une assez grande visibilité dans les médias, aussi car il y a assez peu de concurrence selon Ondrej Kavalír et aussi en raison d’un caractère conservateur que l’éditeur associe au lectorat tchèque, qui lui semble préférer la production tchèque à la production étrangère. L’éditeur oppose ainsi le statut d’auteur de bandes dessinées à celui de romancier, qui doit vraiment lutter pour se faire une place parmi la concurrence locale.
Le catalogue d’exposition insistait dans un dernier temps sur un infléchissement marquant dans l’histoire de la bande dessinée, qui se fait en 2006 avec la 1ère édition du festival Komiks Fest (dernière édition : 2015), qui présente un large éventail de genres et propose un contenu un peu différent des fan cons tel que proposé par le Comiczcon. Ainsi, les années 2000-2010 constituent une nouvelle étape dans la phrase de légitimation de la bande dessinée tchèque, en recherche de nouveaux formats et de nouvelles plateformes. A partir de 2010, on peut dire que la bande dessinée tchèque trouve pleinement sa place dans l’espace culturel, aussi par une forte féminisation du secteur, autant dans la création, l’organisation que dans le lectorat visé. D’autre part, les travaux d’interprétation et d’analyse du medium par les historiens se multiplient (La BD tchèque dans la 1ère moitié du XXe siècle d’Helena Diesing et Avant la bande dessinée de Tomáš Prokůpek et Martin Foret) et la BD se développe aussi en tant qu’objet d’étude académique avec les comics studies et dans les universités tchèques, avec des séminaires consacrés à la bande dessinée dans les cursus classiques de sciences sociales et d’histoire de l’art. En 2011, l’université de Bohême de l’Ouest de Plzeň ouvre même un 1er atelier dédié exclusivement à cette pratique, intitulé « Bande dessinée et illustration pour enfants ».
La bande dessinée tchèque est dans les faits constamment mise en relation avec la création étrangère et avec par ailleurs, ces dernières années, la rencontre avec la culture japonaise, en particulier le manga et l’anime. Mais il m’a semblé, à la lecture du catalogue, que la particularité constitutive de la bande dessinée tchèque était qu’elle trouvait sa légitimité dans un éclectisme assumé, qui ne se revendique d’aucun postulat graphique, témoignage exemplaire d’un libre accès à la production mondiale. Les 1ère et 4e tables rondes ont de fait abordé ces questions de la légitimité et de la créativité trouvées dans un éclectisme pluri-média enrichi de réceptions inspirantes.
La 1ère table ronde, intitulée « Introduction aux auteurs et aux œuvres du 9e art tchèque », était modérée par Antoine Sausverd, spécialiste de la bande dessinée du XIXe et du début du XXe siècle et connu pour son blog « Töpfferiana ». Cette table ronde réunissait Pavel Čech, auteur de BD présenté comme un vétéran des techniques du graphisme et de la peinture à l’huile, et comme un inventeur inspiré de récits et de livres d’art pour enfants, et 2 auteurices qui se caractérisent par un rapport pluriel au 9e art : Kateřina Čupová, dessinatrice de BD plusieurs fois récompensée (sa BD, Kašna, remporte le prix Muriel de la Meilleure bande dessinée courte et, avec R.U.R., l’autrice obtient le Golden Ribbon Award, catégorie meilleur roman graphique de l’année) et animatrice (et qui donc fera aussi partie de la 4e table ronde), et le très intrigant pour moi, František Skála, sculpteur, peintre, illustrateur de livres pour enfants, mais aussi musicien et danseur, qui a représenté son pays dans la 45e Biennale de Venise – figure éclectique dont l’œuvre a fait écho pour moi à la table ronde consacrée au roman-photo.
Le 1er objectif de cette table ronde a été de présenter une sélection d’auteurices et d’œuvres remarquables et, pour celle et ceux présent.es, d’évoquer les œuvres qui avaient orienté et nourri leur désir d’écriture. C’est d’abord Katerina Čupová qui a été invitée à présenter son parcours. L’autrice publie des strips dans des recueils de mangas et affirme son goût pour les expérimentations en dessin. Son approche est influencée par l’art de la scénographie, le dessin animé et est aussi fortement imprégnée par la culture japonaise, dont la littérature est aisément accessible en République Tchèque en traduction depuis environ 10 ans. Avant que celles-ci ne soient directement accessibles, l’autrice lisait ces bandes dessinées en polonais, ce qui pose là aussi, à nouveau, la question de la réception par la traduction, qui a été ponctuellement évoquée, mais n’a pas été traitée – impossible de tout faire, j’en conviens ! Quoi qu’il en soit, chez elle, cette imprégnation japonaise s’associe à sa culture propre, en particulier dans sa dernière bande dessinée, inspirée d’un conte de fées tchèque. Le propos de František Skála a également évoqué ce sujet des jeux d’influences plurielles. L’auteur est en effet revenu sur son activité première d’illustrateur de livres pour enfants, et de livres scientifiques, du fait que la bande dessinée en Tchéquie était considérée dans les années 80-90 comme trop occidentale et donc éveillait une forme de méfiance, et l’auteur a donc donné l’exemple d’une légitimation personnelle trouvée d’abord par le biais d’une littérature elle-même déconsidérée.
František Skála, Jak Cílek Lídu našel (2006, extrait)
Les bandes dessinées de František Skála sont influencées par son art de plasticien et l’auteur aime à jouer de l’illusion de réel comme en témoigne son photo-roman en forêt pour lequel il a travaillé avec des poupées et marionnettes. Cette référence a été l’occasion pour l’auteur d’insister sur la ressemblance de ce projet avec un tournage de film dans son exigence, en ce qu’il s’est là par ailleurs inspiré d’une série sur les vampires découverte dans la revue Le Monde des soviets. L’approche de Pavel Čech s’est quant à elle un peu singularisée dans cet ensemble éclectique puisque l’auteur s’est tout de suite positionné dans un rapport à un medium sans paroles et a réfléchi, en illustrateur reconnu, à la relation qu’il entretient avec la couleur, qu’il perçoit vraiment depuis un point de vue de praticien : non pas fondé sur une réflexion logique mais sur une intuition hésitante, reflet de ses préoccupations narratives touchant l’enfance, ce qui lui a permis de se placer dans le sillage de Karel Zeman. Pour terminer, le modérateur a interrogé les relations des intervenant.es à la bande dessinée franco-belge et les réponses données ont donné un éventail de rapports possibles, avec František Skála, qui a dit ne détenir aucune connaissance sur le sujet, Katerina Čupová, familière des canoniques Astérix et Obélix et Lucky Luke, et qui se dit surtout sensible à la diversité des styles de la bande dessinée franco-belge, et Pavel Čech, enfin, qui a approché le franco-belge par Pif, très rare en Tchéquie, remarque qui aurait pu poser, là aussi, la question de la réception de références traduites.
La 4e et dernière table ronde enfin, modérée par Florian Rubis, portait sur « La bande dessinée, l’animation et la télévision en République tchèque ». Elle réunissait Kateřina Čupová, dessinatrice mais aussi présente ici en tant qu’animatrice de formation, et qui travaille régulièrement pour les studios tchèques, Vojtěch Mašek, dessinateur de bandes dessinées mais aussi scénariste et réalisateur, connu pour son œuvre Sestry Dietlovy pour laquelle il a employé une technique consistant à redessiner des photographies, à les superposer et à les recadrer par collage, et Lucie Lomová, autrice qui s’est fait une réputation avec sa série pour enfants Anča a Pepík, très populaire et adaptée en animation.
Dans un premier temps, les intervenant.es ont été invité.es à réfléchir à la relation entre la télévision et les œuvres dessinées en République tchèque. Selon Lucie Lomová, la télévision tchèque a une très grande histoire de diffusion d’animations, qui est apparue très vite comme un univers créatif plus toléré que la bande dessinée, même si Katerina Čupová reconnaît que la télévision publique a développé cet art qu’elle a d’abord destiné aux enfants et que ce n’est que dans un second temps que celui-ci s’est ouvert aux jeunes adultes. Ces observations ont permis à la table ronde de s’interroger sur les influences et innutritions, en particulier transmédiatiques, de la bande dessinée tchèque. En particulier, Katerina Čupová a insisté sur le fait que les projets des studios se concentraient sur le gaming et que « productions mixtes » et « co-production », – écho à l’éclectisme qui a structuré cette journée du « cycle étranger » -, constituaient des mots d’ordre. Cette réflexion sur les productions mixtes a été l’occasion pour l’autrice de revenir sur une de ses influences majeures, Tezuka, mais aussi sur une relation transmédiatique traditionnelle en République tchèque : celle qu’entretiennent la bande dessinée, la télévision et l’animation en théâtre de marionnettes, dernier art dans lequel on reconnaît les grands standards de l’illustration. Cet art connaît son apogée dans les années 50-60 avec Jiří Trnka, dessinateur ambidextre surtout connu pour ses films d’animation en volume sur le folklore slave. Le modérateur a illustré ce propos au moyen de l’exemple du personnage de la petite taupe, – visiblement + connu en France que Goldorak -, destiné aux tout petits, qui ne parle pas mais dont la compréhension lui apparaît universelle. Katerina Čupová a en particulier défini Karel Zeman, – dessinateur et réalisateur de films d’animation tchèques, + tôt également défini par Pavel Čech comme modèle -, comme une de ses influences majeures. L’animatrice voit en effet en lui le symbole de la liberté de la création et ce modèle la motive à s’interroger sur les effets de l’intervention du volume dans l’animation, qu’elle interprète comme la marque d’un surréel mais qui n’empêche pas l’illusion de fonctionner – question précisément au cœur de la toute toute première table ronde du week-end.
Jiří Trnka, Ruka (La Main, court-métrage d’animation, 1965)
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Ce grand week-end fini, que dire, hormis peut-être, espérer toujours un cœur grand ouvert, & encore tout plein d’autres toutes toutes deuxièmes fois.
CR de la leçon inaugurale de Benoît Peeters (Collège de France, 27 octobre 2022)
Le jeudi 27 octobre 2022, dans les locaux solennels du Collège de France, Benoît Peeters a fait la leçon inaugurale de son cours consacré aux poétiques de la bande dessinée. Créée en 2004, la chaire « Création artistique », que l’essayiste et critique spécialiste et scénariste de bande dessinée représentait à cette occasion, a été défendue par son introducteur comme un seuil, d’abord dans sa capacité à ouvrir les enseignements des lieux institutionnels, qui peuvent au contraire, – sans que cette tendance soit nécessairement consciente -, quelquefois figer et scléroser. Et de fait, le cœur du Collège de France était largement ouvert ce jeudi soir, si bien que le seul amphithéâtre prévu pour cet événement n’a pu accueillir toustes les curieux et curieuses. Arrivée pourtant en avance, le personnel m’a fait entrer dans un 2e amphithéâtre, ouvert sous le poids de l’entrain collectif, et j’ai même cru entendre qu’une 3e salle était alors en train d’ouvrir pour répondre à l’extraordinaire affluence, et me voilà moi-même un peu essoufflée tandis que je cherche avidement une petite place où me lover, patiente et attentive, mes yeux et oreilles d’elfe émerveillée, ouverts et disponibles.
Après avoir adressé ses remerciements les plus amicaux à William Marx (dont j’allais justement suivre les cours cette année !) et Patrick Boucheron, Benoît Peeters a rappelé à l’audience le rôle essentiel qu’avait joué, dans son parcours d’étudiant, le très reconnu sémioticien Roland Barthes. C’est en effet en assistant, dans une douce et adolescente clandestinité, aux cours du maître, que Benoît Peeters a eu l’idée de se consacrer à l’étude de la bande dessinée, à commencer par Les Bijoux de la Castafiore d’Hergé, qu’il avait le projet d’analyser avec autant de sérieux et de précision que ses anciens maîtres l’avaient fait et le faisaient encore de textes de Balzac et de Flaubert. Ainsi, Benoît Peeters s’est, dans son parcours universitaire, très tôt positionné sur la question de la légitimité du médium, qui en réalité, ne se posait pas alors qu’il s’engageait amoureusement dans cette voie : la bande dessinée n’avait alors clairement pas de légitimité dans ce cadre.
Au centre, Umberto Eco lisant Superman
Tout en développant un regard explicitement savant, baigné de références de sémioticiens (Umberto Eco et Pierre Fresnault-Deruelle, qui l’a encouragé dans sa démarche pour obtenir une habilitation à diriger des recherches), poéticiens (avec le Cours de poétique de Paul Valéry, édité par William Marx, et Poétique du cinéma de Raoul Ruiz) et historiens (Alain Rey, Les Spectres de la bande), Benoît Peeters a eu un mot merveilleux, dans sa puissance comme dans sa bienveillance, qui a fédéré les auditeurs et auditrices dans un même souffle vibrant et que je partage intensément en tant qu’enseignante : il ne voit pas de frontière étanche entre l’enthousiasme de la découverte et la rigueur de l’analyse. Et même si son regard puise aux sources des théories littéraires les plus assises, – même si celles-ci ont eu à se défendre, elles aussi, en leur temps -, il n’a cessé de dire l’autonomie de la bande dessinée, qu’il n’a jamais voulu étudier comme un genre, mais bien comme un médium à part entière, et qui est justement le présupposé de son ouvrage adressé à toustes et en particulier aux aniconètes : Case, planche, récit, comment lire une bande dessinée.
Ainsi, se méfiant des grilles de lecture externes que certains désireraient plaquer de force pour analyser ce médium tant aimé, il s’oppose à cette approche qui réduirait la bande dessinée à un marchepied vers les pensés « vrais livres ». Il discute donc en partie, dans un geste cohérent, le travail engagé par Gérard Blanchard dans La Bande dessinée, histoire des histoires en images de la préhistoire à nos jours, qui cherche à la bande dessinée des ancêtres dont la gloire rejaillirait sur elle. Sans parler de cette vive éclaboussure et sans dire non plus que ce travail légitimerait moins qu’il ne saperait, Benoît Peeters considère que ce regard ne rend pas suffisamment compte des spécificités du 9e art.
Cette réflexion sur la légitimation par des ancêtres et la littérarisation du médium, appelé tantôt « roman en BD » et « roman graphique », – dernière appellation qui, sans nourrir une hostilité de sa part, lui apparaît illusoire -, a conduit pour terminer Benoît Peeters à penser les relations de la bande dessinée franco-belge à la bande dessinée des comics et des mangas, qu’il a défendues comme des sœurs injustement séparées, ce qui ne l’a pas empêché de défendre leurs singularités, qu’il estime non pas clivantes mais fabuleusement enrichissantes.
Son cours au Collège de France aura visiblement cette couleur, nourrie au chatoiement de voix multiples de chercheurs & chercheuses invitées à venir s’exprimer sur le sujet, heureuse promesse, qui a résonné aussi comme une déclaration amoureuse : reconnaissant en effet qu’il avait pu s’éloigner quelquefois, durant ses études, de la bande dessinée, Benoît Peeters a moins conclu sa leçon qu’il ne l’a ouverte en disant, s’associant là au regard plein de tendresse de Swann, que si la bande dessinée, comme Odette, n’avait probablement jamais été son genre, il l’avait toujours aimée.
Compte-rendu de l’exposition « Top secret, cinéma et espionnage » (Cinémathèque de Bercy, du 21 octobre 2022 au 21 mai 2023)
Affiche de l’exposition
Un dimanche après-midi, après m’être engouffrée dans l’intimité plurielle de Sido et des Vrilles de la vigne de Colette, je me glisse et me dérobe, semi-incognita, dans la capitale, un épisode de l’héroïne jeunesse masquée en poche, à double jeu, Fantômette, pour m’imprégner en amont de la foisonnante exposition « Top secret » à la Cinémathèque, consacrée au cinéma d’espionnage – et, une joie pour ma survie, je n’étais pas à ce sujet femme qui en savait trop.
Fantômette chez le roi de Georges Chaulet, illustrations de Josette Stéfani(1970, éditions Hachette, collection Bibliothèque rose)
Construite autour de 3 grands espaces fragmentés comme les pièces d’un puzzle à reconstruire et déchiffrer, l’exposition met en scène et décline la relation, autant tangible que conceptuelle, entre cinéma et espionnage. En effet, cinéma et espionnage développent de manière conjointe la technique, – entre observation et voyeurisme -, de cadrer et capturer des moments, que l’objectif soit celui de conserver le réel ou d’en falsifier les contours. Par ailleurs, l’espion et l’espionne, de fait, se font acteurs et actrices d’un rôle dont ils et elles revêtent les apparences et les convictions. Ce regard convergent a une présence historique forte, et ce depuis le théâtre antique dans son usage ambigu des masques, autant là pour figurer des stéréotypes lisibles d’avance par l’assistance que pour tenter de préserver le secret de l’identité des acteurs, perçus comme immoraux dans leur rapport, même fictif, au double jeu.
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Pour répondre à ce projet de lecture, l’exposition, – dont les cartels placent le lecteur et la lectrice dans une perspective d’exploration et de quête de sens à partir, dans un geste à mon avis un peu espiègle, d’un code couleur rouge -, aborde dans un premier temps l’espionnage sous un angle historique, générique et technique. En passant en revue l’appareil photo de L’Affaire Cicéron et le Minox miniature de James Bond, l’exposition décline les différents organismes d’espionnage dans le monde et leurs évolutions, tels que le GRU (service de renseignement militaire russe), le KGB (service de contre-espionnage et de renseignement intérieur de l’ex-URSS, devenu depuis le FSB) et le SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage, ancêtre de la DGSE).
L’espionnage et le contre-espionnage sont ainsi, dès l’ouverture de l’exposition, perçus comme outils de lecture du monde, dans le dessein affiché de se préserver de sa violence, avec toutes les mises en abîme et tous les paradoxes que cet objectif sous-tend, dans un rapport à l’alter ego autant défensif qu’offensif. C’est ainsi que l’écriture et le livre apparaissent au premier plan de ce moment d’ouverture. D’emblée est ainsi exposée l’édition originale de 1910 du Monde illustré du Miracle du Professeur Wolmar de Guy de Téramond. Livre de référence qu’utilisait le réseau d’espions soviétiques « Orchestre rouge » du GRU pour le chiffrement des messages de 1937 à 1942, celui-ci contient la clé secrète du système de chiffrement du service de renseignement militaire russe. Ce système, en tant qu’il appelle une interprétation pour lire un discours-source, est appelé « Talmud », texte à vocation exégétique recueillant des commentaires de la Torah et en proposant une interprétation juridique et éthique. Dans un geste qui fait sens, à côté de cette édition originale, grille de lecture aidant à lire un monde de signes à priori illisibles, est exposée la machine électromagnétique portative Enigma, créée en 1919, réputée inviolable jusqu’au décryptage du code attribué au mathématicien britannique Alan Turing.
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Dans un deuxième espace, ce regard englobant s’affine pour se concentrer sur des figures espionnes emblématiques. Le parcours de l’exposition, défiant les stéréotypes du genre intensément à l’œuvre dans les récits d’espionnage, – d’une facture de tradition fortement codifiée -, invite d’abord à se concentrer sur les espionnes, autant caricaturées qu’invisibilisées, à l’écran comme dans la vie, sans que ces figures soient nécessairement dissociées. Sont par exemple envisagées parallèlement la première espionne du cinéma, Protéa (Protéa, Victorin Jasset, 1913), férue de Jiu-Jitsu et figure polymorphe insaisissable inspirée de Protée, et Mata Hari, fusillée pour intelligence avec l’ennemi.
Le parti-pris de l’exposition de ne pas forcer la scission entre réel et imaginaire me semble trouver son origine dans la volonté de témoigner d’une grille de lecture stéréotypée mais je l’ai interprétée aussi comme preuve de la volonté de s’en détacher. En effet, la figure de l’espionne, réelle comme fictive, a longtemps été le fruit d’un regard masculin fantasmant l’espionne en femme insaisissable, hybride funambule, femme fatale, témoignage d’un narcissisme masculin qui aime d’après moi à voir dans le paroxysme de cette féminité présumée achevée, la marque inévitable de sa masculinité – ce qui n’empêche pas ce regard masculin de geler la figure, d’en réduire les approches, en la sexualisant à outrance jusqu’à la rendre invisible. C’est ainsi qu’est évoqué le concept de sexpionnage, sans surprise exclusivement associé à l’espionne, qui m’a rappelé la réflexion de l’essayiste Chimamanda Ngozi Adichie sur le fameux « bottom power », que celle-ci lit comme un faux pouvoir de la femme créé et distribué par l’homme, uniquement pensé pour éveiller la convoitise d’un regard masculin. Il me semble que c’est aussi une approche que l’on retrouve dans la réflexion de plusieurs historien.nes dans la lignée de Georges Duby, qui discutent, dans un autre contexte littéraire, l’idéalisation de la dame dans le récit chevaleresque médiéval. Cette idéalisation apparaît ainsi à l’historien moins comme un geste de reconnaissance de la valeur de la femme en tant que sujet qu’une confirmation de son statut d’objet, prix qu’elle est entre les mains d’un seigneur assurant par ce moyen son autorité sur ses vassaux (« La femme, l’amour et le chevalier » », L’histoire, n°1, 1978).
Tablant sur le double-jeu propre à l’espionnage, cet espace consacre pour finir un moment aux figures d’espionnes historiques incarnées à l’écran, avec l’exemple représentatif de Mata Hari, dont le rôle a été assumé par Greta Garbo, Jeanne Moreau comme Sylvia Kristel, mais aussi aux artistes ayant elles-mêmes œuvré comme espionnes, comme la chanteuse et danseuse Joséphine Baker, qui passait des informations classées au BCRA français (Bureau Central de Renseignements et d’Action), ou dans un enchâssement caractéristique de cette exposition, Marlene Dietrich, jouant l’Agent X27 et qui espionnait dans la vie les nazis pour le compte de l’OSS américain (Office of strategic service).
Marlène Dietrich à l’affiche d’Agent X 27 (Dishonored, 1931) de Josef von Sternberg
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Le parcours de l’exposition nous conduit ensuite à réfléchir à un modèle ultérieur, pourtant devenu prime référence, jusqu’à générer des dénis d’antériorité[1] aux figures d’espionnes qui ont préexisté : l’espion, non seulement homme, mais homme correspondant étroitement aux valeurs masculines telles qu’elles sont définies dans une culture patriarcale. De fait, ce héros non encore nommé mais aisément reconnu, James Bond, le héros de Ian Fleming, figure bien après les figures d’espionnes dans le parcours de l’exposition, qui inverse, non la chronologie des faits, mais bien un imaginaire qui a reconstruit cette chronologie pour ne faire de l’espionne qu’un prolongement, entre complicité et antagonisme et étroitement dépendant, de l’espion. Il y aurait eu sans doute à dire sur le choix des acteurs ayant incarné le rôle créé par Ian Fleming mais c’est encore un autre sujet que celui des variantes de ces réceptions. Il reste que le personnage de Ian Fleming est essentiellement envisagé dans l’exposition dans son rapport aux modèles des personnages masculins hitchcockiens dans la période espionnage du réalisateur et à ses relectures parodiques d’OSS 117. Facétie des réceptions, cet espace envisage aussi la réception amusée du James Bond emblématique, Sean Connery, passé à l’Est dans le fameux A la poursuite d’Octobre rouge (John McTiernan, 1990), de quoi me faire esquisser un sourire amusé que vous me connaissez !
Affiche du film A la poursuite d’Octobre rouge (The Hunt for Red October) (1990) de John McTiernan
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Enfin, le troisième espace est pour terminer consacré au rapport renouvelé à l’espionnage dans le monde contemporain, avec des figures de l’espionnage densifiées, comme dans Homeland (Gideon Raff et Alex Gansa, 2011-2020), où le personnage espion devient par mimétisme, du fait justement de son statut d’espion, bipolaire. Cet espace s’achève par ailleurs, dans un geste puissant, sur un élargissement de l’objectif et du statut de l’espion.ne, disponible pour être porté par n’importe quel.le citoyen.ne avec la diffusion extraordinaire des outils technologiques. Figurent ainsi au dernier temps de l’exposition les cas exemplaires de personnalités du cyber-activisme, Jason Bourne et Chelsea Manning. Point culminant de l’exposition à mes yeux, rivés sur cet horizon riche de sens, que cette série de sculptures d’Heather Dewey-Hagborg, Probably Chelsea (2017), construction de 24 portraits probables créés par la sculptrice à partir du matériel génétique de l’activiste. L’analyse de l’ADN envoyé à l’artiste par Chelsea Manning a en effet conduit à des interprétations plurielles générées par algorithme, et ce pourtant à partir d’un matériel génétique unique. Ce moment lumineux a fortement pour moi questionné le caractère prétendument objectif de l’analyse de l’ADN, comme du déchiffrement d’une matière, en contestant la notion de déterminisme et d’inscription biologique de l’identité. Cette fin de l’exposition a ainsi inévitablement fait écho pour moi au sujet du colloque annuel de cette rentrée 2021 au Collège de France, précisément intitulé « Déchiffrement(s) : des hiéroglyphes à l’ADN », hommage à l’occasion du bicentenaire du déchiffrement des hiéroglyphes par Jean-François Champollion.
Heather Dewey-Hagborg, Probably Chelsea (2017), photo de Jaime Villanueva pour le journal El País (23 juin 2023)
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De fait, comme dirait Sumire dans Les Amants du spoutnik de cet auteur que j’aime beaucoup à étudier avec mes classes, Murakami, « tout est sémiotique », signe à lire. Et si la sémiotique défend une conception étendue du texte en tant qu’il est matière à déchiffrer, lire consiste alors dans ce regard qui interprète, donne du sens à ce qu’il perçoit. Ainsi, l’objectif de l’espion.ne comme du.de la contre-espion.ne, qui observe, scrute dans le détail une opacité à percer, gagnerait d’après l’exposition, à être envisagé, au moins pour partie et pour risquer un néologisme, comme un subjectif. Mais ça, c’est frauduleusement et subjectif & top secret !
Compte-rendu des 2èmes Universités d’été du fanzine (UEF de la Fanzinothèque de Poitiers, du 18 au 21 août 2022)
Les 2èmes Universités d’été du fanzine, qui se sont tenues à Poitiers du 18 au 21 août 2022, étaient consacrées au fanzine en tant que média à la fois marginal et fédérant, d’une fabuleuse plasticité de formes et de motifs, et la série de tables rondes proposées pour l’occasion, auxquelles j’ai pu assister pour la majorité d’entre elles, avait en particulier vocation à réfléchir au(x) rapport(s) de ce média à un geste politique fort. Pour répondre à ce projet ambitieux, ces journées toutes de discussions foisonnantes ont accueilli un large questionnement sur le fanzine comme véhicule de transmission d’un rapport à soi et d’un rapport au monde engagé et virulent, surtout en ce que cet espace permet de communiquer un regard singulier sur différents microcosmes, – espaces qui n’excluent pas un rapport au macrocosme, bien au contraire -, d’étendue variable, mais toujours dans un esprit de communauté qui s’espère, dans différentes mesures, contagieux.
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En ce sens, la journée du vendredi a très largement et en détail brassé l’univers du fanzine dans ses liens avec le politique. Ainsi, la première table ronde, à laquelle je n’ai pas assisté, annonçait d’emblée cette couleur sémantique. Intitulée « Fanzine et politique » et modérée par Samuel Etienne (éditeur de fanzines musicaux, littéraires et artistiques depuis les années 80), elle réunissait Izabeau Legendre (doctorant en Cultural Studies à Kingston, Ontario), Daniel de Chéribibi, Arthur Plateau (graphic designer) et Gildas Lescop (docteur en sociologie et auteur de la thèse Skinhead, du phénomène de mode au phénomène social). Partant du présupposé qu’éditer un fanzine constitue un acte politique en soi, la table ronde a visiblement questionné l’orientation politique qui est celle qui accompagne l’édition d’un zine en parcourant entre autres des fanzines affichés comme politiques, tels que les anarzines, et des fanzines se revendiquant au contraire comme apolitiques (skinzines).
Dans un esprit cohérent mais abordant le sujet d’une manière qui se défendait comme moins générique, la deuxième table ronde était intitulée « Fanzines féministes et scènes DIY ». Partant de la convocation des mouvements Queercore et Riot Grrrl émergeant dans les années 1990 aux Etats-Unis, la table ronde s’est concentrée sur des exemples de fanzines féministes et le parcours de leurs créatrices.
Modérée par Louise Barrière (doctorante étudiant les approches féministes des musiques DIY, sortant des disques avec Skatepizza Record et coorganisant des concerts punk dans la région toulousaine), la table ronde réunissait la créatrice de Stryga, fanzine féministe participatif dédié au Black Metal et à l’art underground (prochain numéro consacré aux folklores !) et Nathalie du collectif queer, artistique et festif GanG ReineS.
Fanzine du collectif GanG ReineS, n°1 (2020)
Les deux intervenantes ont d’abord, dans l’esprit de ces universités d’été, défini leur création et leur projet en mettant l’accent sur leur caractère politique. Ainsi le fanzine Stryga s’attache à montrer les frictions entre féminisme et Black Metal, – avec l’exemple cité de la branche NSBL (National-Socialist Black Metal) -, et le virilisme qui lui est associé, fondé sur une esthétique de la violence et une éducation qui développe et glorifie des stéréotypes de genre. En cohérence et nuance, l’intervenante portant les voix de GanG ReineS a expliqué de son côté que les créations du collectif se fondaient sur une ligne qui était celle d’une diversité des féminismes, et a défini ainsi le collectif comme l’espace d’un dialogue appelant un repositionnement permanent dépendant de l’étape dans la déconstruction où se situe chaque collaboratrice.
Cette réflexion a conduit les intervenantes à expliquer les questionnements qui avaient accompagné leur projet. Aussi la créatrice de Stryga s’est-elle inquiétée du caractère élitiste de sa création, obstacle à sa vocation fédératrice, et a motivé son choix, pour se préserver de cet écueil, de l’écriture de son fanzine en anglais, langue d’une culture anglo-saxonne qui lui paraît plus soucieuse et au fait des violences sexistes, racistes et néocolonialistes dans le Black Metal. Dans le même esprit, mais se positionnant par rapport à la dimension collaborative du fanzine, la représentante de GanG ReineS a distingué deux étapes dans la progression des publications : d’objet qui reposait d’abord sur des contributions éclatées, risquant et un jaillissement de voix cacophonique et un élitisme isolant, le fanzine du groupe a pu développer à partir du 3e numéro un sentiment collectif, avec un temps de création cohérent et fédérant ensemble.
Enfin, dans la ligne de cette inquiétude relative au cloisonnement de l’œuvre à un lectorat restreint, les deux intervenantes ont été invitées à réfléchir à la diffusion de leur fanzine : si pour Stryga la vente se fait via internet dans une volonté d’exploration de lectorats pluriels, GanG ReineS, se diffusant de main à main, avec un prix libre dans une démarche anticapitaliste, n’avait pas au départ vocation à l’exportation. Au contraire d’une approche mondialiste, le collectif visait, par l’intermédiaire du Bar Le Lézard au Mans, une diffusion au niveau local et une visibilité sur le plan régional. Il reste que la proposition de la Frac Bretagne d’exposer GanG ReineS au Musée d’Art de Rennes a nourri un débat important au sein du collectif, car si celui-ci est favorable à la visibilisation, il s’interroge sur les effets de l’institutionnalisation et ses contradictions potentielles avec la marginalité revendiquée.
Enfin, la dernière table ronde de la journée, intitulée « Fanzines et foot », portait sur les liens entre fanzine et mouvement Ultra, en écho à l’exposition « Ultras : 40 ans de fanzines dans le mouvement supporters » de la Fanzinothèque de Poitiers, et ainsi sur la puissance politique du groupe, d’abord en tant qu’il fédère une communauté.
Réunissant les membres de l’équipe de Gazzetta Ultra’, fanzine généraliste, la table ronde a exposé à l’audience une typologie chronologique du mouvement Ultra, né en Italie durant les années de plomb (1970). Dans ce contexte, la nouvelle génération cherche sa place entre communisme et parti conservateur et commence à s’approprier, pour trouver une voie alternative propre, un espace dans le stade. Par définition, cet espace à l’intérieur du stade est politisé dans la mesure où sa cohérence repose sur la puissance des chants et animations, par lesquels se crée la renommée d’un groupe, et qui m’a rappelé la fonction inspirante et épique du barde accompagné de son crwth dans l’antiquité celtique – ce qui à mon avis pose la question du rapport à la violence, sur laquelle le compte-rendu reviendra par la suite. Les membres de l’équipe se sont en particulier attachés à définir le supporter Ultra, qu’ils ont défendu comme allant au-delà d’un supporter classique. En effet, si celui-ci soutient son équipe, le supporter Ultra organise sa vie et pour soutenir son équipe et pour faire vivre son groupe. Restant debout durant tout le match pour influer sur la rencontre, il chante avec ses pairs pendant 90 minutes pour manifester son soutien comme son unité, tout deux inconditionnels. Par conséquent, le supporter Ultra ne se perçoit pas dans son individualité mais comme partie d’un tout qu’il cherche à fédérer avec énergie et assiduité. C’est là que le fanzine de groupe devient un outil majeur de cette construction collective, lui qui rayonne d’abord dans l’entre-soi comme vecteur de cohésion des membres du groupe. Toutefois, désireux de communiquer avec les autres groupes et de répondre à des liens fort d’amitiés entre membres de différents groupes, les fanzines généralistes comme Gazzetta Ultra’ défendent aussi une approche transversale : ils visent en effet la communication intergroupes quand les fanzines exclusifs de groupes appartiennent à une communauté qui leur est propre et répondent à un projet de mémoire collective de cette communauté, y compris anecdotique – un peu à la manière des almanachs, afin de raconter la vie du groupe et ses errances et petites galères quotidiennes.
Fresque murale participative (Exposition « Ultras : 40 ans de fanzines dans le mouvement supporters », Fanzinothèque de Poitiers)
Ensuite, les liens entre fanzines de foot et mouvement Ultra apparaissent éminemment politiques dans le sens où les groupes de supporters Ultra défendent leur indépendance vis-à-vis du club, face auquel ils se positionnent comme un contre-pouvoir. Ils développent ainsi une capacité à s’auto-financer pour défendre leur pouvoir de transmission mais aussi par conséquent, de subversion, avec l’exemple de l’Egypte, où les autorités institutionnelles lisent et condamnent les Ultras comme elles le feraient pour des associations criminelles. Les Ultras présents se sont ainsi, de manière attendue, positionnés face aux Hooligans, qui se situent d’après eux dans une logique de confrontation physique, tandis que le supporter Ultra n’est pas nécessairement un fan de foot assoiffé de voir son équipe terrasser son adversaire mais davantage fan de ce que son groupe représente et de l’incidence que son engagement peut avoir sur l’équipe. Le foot apparaît par conséquent comme entrée en matière et prétexte à un regard politique.
Pour terminer, le rapport du fanzine de foot au politique s’est densifié quand il s’est agi de réfléchir à la diffusion du média, qui a connu un basculement avec l’essor d’internet, avant de vivre un retour en force du fanzine dans le mouvement Ultra dans les années 2010. Ce retour s’est accompagné d’une vision renouvelée du fanzine de foot dans son rapport à l’institution : en effet, même si vendu en kiosque, le média est considéré comme fanzine par les intervenants, donc média de cohésion de marginalités célébrées et contre-pouvoir, mais patrimonialisés ou, tout du moins, en voie de patrimonialisation.
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La journée du samedi a continué de creuser la question du rapport étroit entre fanzine et politique, mais cette fois-ci en abordant le rapport entre un « je » sujet écrivant et objet de l’écriture et ses lectorats. Aussi dans un premier temps, c’est l’angle autobiographique qui a été privilégié, par le média du personal zine ou egozine, avec une 4e table ronde consacrée à l’écriture autobiographique dans le fanzine, sa puissance d’exploration et de rattachement politique et ses limites.
Modérée par Guillaume Gwardeath, la table ronde rassemblait Cora Wang-Chang (créatrice du fanzine Bobby Pins), Adrien Durand (créateur du fanzine Le Gospel), Delphine Bucher (créatrice des éditions de La dernière chance), Violette Gauthier (créatrice du fanzine Eau de javel) et David Snug (créateur du fanzine Bonne ambiance aux éditions de La Petite Maison dans l’imprimerie). La table ronde a en particulier interrogé le fanzinat et l’auto-publication en tant qu’ils pouvaient apparaître comme école et lieu d’apprentissage et de développement de l’exercice autobiographique.
Violette Gauthier, son fanzine Eau de Javel & ses172 détails de mes 19 ans (L’Oie de Cravan, 2024)
Les créateurices présent.es ont pour ce faire commencé à définir leur fanzine. Violette Gauthier a ainsi expliqué que son fanzine Eau de javel était né d’un travail demandé par un professeur d’Arts plastiques et né de l’incapacité d’écrire un journal intime. Immédiatement, le témoignage de l’autrice a posé la question de l’indépendance des lectorats par rapport à l’horizon d’attente envisagé à priori. En effet, même si les sujets abordés dans son fanzine visaient plutôt un lectorat adolescent, il n’empêche qu’Eau de javel a d’abord été lu par des adultes. De même, Adrien Durand et David Snug ont insisté sur les spécificités de leur création et ont questionné le rapport du média à la culture et à la langue. Le premier a en particulier défendu le lien entre pratique du « je » autobiographique et littérature para-journalistique, dans la mesure où les 2 seraient autant de façons d’assumer un contenu personnel orienté. David Snug a quant à lui porté son attention sur le rapport du fanzine à l’institution par le biais de la langue et a insisté sur le fait que son fanzine était traduit d’un « français cacophonique vers le français », car au départ très fortement imprégné d’oralité, jusqu’à devenir un « français qui ne se lit pas », appelant selon l’auteur un recadrage pour se conformer à un horizon d’attente institutionnel présupposé, à l’inverse, lisible, réflexion qui montre bien la relation solidaire de l’écriture fanzineuse à la marge.
Pour terminer, cette 4e table ronde a été l’occasion d’interroger la relation à la matérialité du média et le foisonnement de ses réceptions. Ainsi, Eau de javel a été défendu par son autrice comme un contenu exclusif à l’impression et les réseaux sociaux, bien que conçus à priori comme lieu de livraison de l’intime, comme un outil de diffusion, et non une fin. Cora Wang-Chang s’est plus précisément positionnée sur ce terrain en réfléchissant aux lectures qu’appellent les différents supports des zines. D’après l’autrice, le livre matériel appelle une lecture plus concentrée alors que la lecture d’une page de blog lui apparaît plus éclatée et repose sur un rythme + insaisissable. La limite principale demeure quoi qu’il en soit celle de risquer de créer, par un zine développant une singularité affirmée et se situant dans une posture qui se pense alternative, une œuvre élitiste rompant avec la volonté de fédérer. Dans l’assistance, un auditeur attentif et engagé sur le sujet, Maël Rannou, a réagi en réfléchissant à l’incidence de la forme du zine, de son édition et de sa réception, sur son contenu. Ainsi, l’egozine peut se faire métamorphe quand il passe d’un éditeur à un autre, et ces changements invitent aussi en tant qu’auteur à s’interroger sur notre propre rapport à la réception que le public fait de nos egozines. Cette question a fait écho pour moi à la réflexion d’Umberto Eco dans son Lector in fabula, et en particulier au cas exemplaire des Mystères de Paris d’Eugène Sue étudié par le sémioticien, et qui était un ouvrage conçu d’abord par son auteur comme une œuvre pittoresque sur la misère, toute faite pour rassasier l’appétit des classes dominantes pour un folklore riche mais raccourci sur les classes populaires. Or, s’apercevant que son œuvre était lue selon un point de vue très différent, comme porte-étendard des luttes des populations minorées et invisibilisées par la littérature institutionnelle (dont ne faisait en effet pas partie le roman-feuilleton), Eugène Sue a fait dévier sa création de son projet initial, recevant pleinement la réception qui était faite de son œuvre.
Enfin, en clôture de cette journée, et prenant toujours en compte cette relation des créateurices avec leur public, la dernière table était consacrée à une autre forme de fanzine, les rapzines, conçus comme les fanzines de foot pour informer et fédérer une communauté dans ses identités, ses projets et son rapport au monde. Elle a réuni Barry Sy Valade, étudiant en M2 Sociétés et Cultures Urbaines à l’Université Bordeaux Montaigne, et Karim Hammou, sociologue et historien.
Auteur d’Une histoire du rap en France, Karim Hammou a en particulier étudié dans son travail de recherche l’exemple de Straight Royeur, premier groupe de punk-rap féministe en France, à Lyon, fondé par Cara Zina et Virginie, qui deviendra Virginie Despentes. Ainsi, en étudiant la présence des voix féminines et féministes dans le rap, cette dernière rencontre a fait écho, dans un geste de pleine cohérence, à la deuxième table ronde de ces universités d’été, consacrée aux fanzines féministes. Alors, qu’est-ce que le fanzine pour le rap ? Voici la question qui a guidé la discussion de nos deux voix.
Le rapzine a d’abord été défini comme safe space pour le rappeur, en tant qu’il est conçu comme presse de rap par des amateurs de rap pour des amateurs de rap. Mais une limite a d’emblée été posée par le sociologue, qui a spécifié que le fanzine de Cara Zina et Virginie, – dépontifiant dans un geste parodique, grotesque et savant, le renommé Rock and Folk pour faire naître le tonitruant Splash and Prout –, n’avait pas été un safe space pour ses créatrices. En effet, Virginie Despentes a dû mener un travail de justification fréquent dans ses interviews pour défendre le projet du groupe et a essuyé des « dénis d’antériorité », pratique qui se fonde sur le préjugé que personne n’a traité le sujet choisi avant l’artiste représenté.e. Démarche présumée féministe, cette pratique est un faux service rendu à l’art créé par les femmes en ce qu’elle contribue à alimenter une construction masculine, qui invisibilise et amuït les voix des artistes femmes antérieures.
Cette question du sujet rappeur s’exprimant sur son art par sa voix propre serait le fait même des communautés hip-hop, dont le discours était d’abord porté par une presse rock établie, qui ne plaisait pas aux représentants et praticiens du hip-hop. Or, c’est par le fanzine que cette communauté, par là même réduite au silence, a pu recouvrer sa voix et se réapproprier son univers. C’est Get Busy, rapzine qui aborde des sujets de société et qui, comme The Truth, a permis cette réappropriation en se situant ouvertement sous la tutelle porteuse d’auteurs comme Franz Fanon et en prenant parti publiquement sur la guerre d’Algérie.
Là aussi, en tant qu’il peut être traduit par « on s’occupe, on fait les choses », le célèbre rapzine entre bruyamment en résonance avec le très politique DIY évoqué durant la 2e table ronde du week-end. Toutefois, à l’inverse du Black Metal qui se revendique véritablement comme contre-culture underground risquant ainsi l’élitisme, si le milieu du rap a une dimension puriste et contre-culturelle, Karim Hammou a insisté sur le fait que ce milieu ne s’inscrivait pas dans une démarche anticapitaliste : en effet, si les rapzines ne sont pas diffusés en kiosque, c’est davantage par défaut que par préférence alternative, car le milieu, très professionnel dans son rapport au fanzine, n’apparaît pas du tout adepte du DIY. S’est alors inévitablement posée la question de la position défendue par rapport à l’institution et à l’institutionnalisation. Une auditrice a alors questionné à cette occasion la patrimonialisation du fanzine et de la culture hip-hop. Karim Hammou a répondu en indiquant qu’il y avait un vrai débat sur le sujet dans le milieu du rap, loin du consensus, ce qui s’explique selon lui par les temporalités différentes représentées. Par ailleurs, les disparités sont aussi plus largement culturelles dans la mesure où la patrimonialisation n’est pas la même en France et aux Etats-Unis et réfléchir à ce sujet appelle donc un constant repositionnement. En effet, si en France l’institutionnalisation du milieu est de nature souvent associative, les Etats-Unis proposent surtout des initiatives marchandes, dans la ville de New York par exemple, dont on dit qu’elle « muséifie » le hip-hop. Ainsi, comme dans le cas de la bande dessinée alternative, la réflexion implique un réajustement régulier : les histoires culturelles regorgent d’exemples où des marges revendiquées finissent par être absorbées et devenir partie constitutive de la culture mainstream, comme la Trap, prédéfinie comme sous-genre du rap mais qui représente aujourd’hui 80 % du rap streamé.
Pour terminer, la question s’est posée du rapport du milieu aux supports de médiation et celle de la réception. Si la presse rap est représentée dans les années 90 avec des créations comme Radical, Groove, Rer, la critique rap passe par différents canaux : la presse magazine, bien sûr, mais aussi les forums, et les titres, dans lesquels, entre les lignes, se nouent des inimitiés. Tout en nouant un rapport étroit avec la matérialité de leurs fanzines, les représentant.es et praticien.nes du rap reconnaissent l’efficacité du média numérique, comme YouTube, qui a permis par exemple à Orelsan de percer dans le milieu et l’a aidé à se construire une identité et une renommée. Ainsi, c’est surtout le rapport du monde du rap avec les médias traditionnels qui a été interrogé, dans la mesure où ceux-ci sont perçus par le milieu comme ne témoignant que d’un point de vue partiel, partial et nécessairement hors jeu. C’est pourquoi selon Barry Sy Valade le monde du rap doit nécessairement communiquer par des canaux alternatifs et qu’ainsi le fanzinat rap se définit d’emblée comme pamphlétaire et politique. Karim Hammou a quant à lui insisté sur la construction difficile d’un espace de réflexion sur le rap, à l’exception de l’espace créé par L’Abécédaire du son. Le sociologue et historien a rappelé à ce titre l’affaire Sexion d’assaut et l’opposition violente du groupe à la journaliste critique musicale Nathalie Sorlin, qui avait mis au jour les discours homophobes d’un des membres du groupe et qui a été blacklistée et harcelée. La table ronde s’est toutefois achevée sur un mot d’espoir d’une auditrice, qui a réfléchi à la construction des icônes à l’œuvre dans la presse musicale et dans le fanzinat (pris alors dans son sens originel, qui implique une figure de fan) et a affirmé la nécessité d’avoir confiance dans les groupes et auditeurices dans leur capacité à s’extraire du buzz médiatique.
Stand des Ciseaux Fanzine (3èmes UEF, Utopies estivales du fanzine, Poitiers, du 25 au 27 août 2023)
Zines de tous visages, explosions & découpages nécessaires pour tisser-coller un réseau d’étincelles solidaires au monde à partir du gouffre solitaire d’une subjectivité intime comme de celle qui fait vibrer le cœur d’une communauté toute entière. Joie, joie, devant ce foisonnement qui s’affranchit et affranchit – et me voilà qui pontifie sur – et m’englue joyeusement dans – les marges.
Flyer des 3èmes UEF & Du bout des lièvres d’Angèle Douche
Compte-rendu de l’exposition « Héroïnes romantiques » (Musée de la vie romantique, du 6 avril au 4 septembre2022)
1ère de couverture du catalogue d’exposition
L’exposition « Héroïnes romantiques » des printemps-été 2022, entre les murs étroits et baignés d’une atmosphère feutrée du Musée de la vie romantique, interrogeait les représentations des femmes au XIXe siècle, et en particulier, s’attachait à mon avis à démontrer dans quelle mesure ces figurations relèvent d’un regard complexe et oppressant sur les femmes : autant historicisé que convoitant l’atemporalité, au risque assumé, et même revendiqué, d’enfermer les femmes dans une enveloppe de glace, aussi sublimante que contraignante. Pour y parvenir, le parcours des visiteuses et visiteurs s’organisait en 3 étapes, permettant d’abord de percevoir les spécificités des héroïnes romantiques, puis donnant à explorer les féminités présumées hors-norme au XIXe siècle et enfin, en donnant à voir les représentations féminines dans la fiction et leur réinterprétation par les arts vivants.
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Dans un premier temps étaient donc envisagées les héroïnes, relevant d’époques antérieures comme du XIXe siècle, mais, dans le cas des premières, dont le romantisme s’est emparé pour y voir des singularités qui lui sont propres, jusqu’à proposer des relectures de ces figures qui marqueront durablement les subjectivités. Ainsi de Sapho, Héloïse, Jeanne d’Arc, la reine d’Ecosse et reine de France Marie Stuart, mais aussi des héroïnes shakespeariennes telles l’héroïne Ophélie d’Hamlet ou Atala de Chateaubriand. Les héroïnes de ces auteurs mais également celles de Victor Hugo, George Sand, Sophie Cottin, inspirent à leur tour des peintres romantiques comme Eugène Delacroix, Anne-Louis Girodet, Théodore Chassériau, Antoine-Jean Gros et Léopold Burthe.
Dès cette première étape du parcours, une question se pose rapidement, qui est celle des modalités de l’accomplissement de l’héroïsme féminin dans un siècle nourri au berceau par le code civil napoléonien (1804), socle d’un patriarcat humiliant explicitement la condition féminine, différemment envisagée au siècle précédent. Ces personnages historiques mythifiés et ces figures d’emblée fictives sont en effet représentées le plus souvent le teint diaphane, enveloppées d’un drapé clair et léger, qui sanctifie leur vulnérabilité. Près de tomber, ou gisant déjà agonisantes sur le sol, ces figures féminines, qui ne survivent presque jamais aux héros, sont représentées dans une attitude de renoncement sous le poids d’une destinée écrasant leurs désirs individuels. Objets d’un regard masculin, elles sont souvent célébrées pour des qualités présumées féminines telles que la grâce, la fragilité, la sensibilité et le dévouement. Ainsi, l’héroïsme féminin tel qu’il est conçu par l’imaginaire romantique est surtout pensé pour s’illustrer dans la passion amoureuse et ne s’accomplir que dans le sacrifice en condamnant ses représentantes à l’exil ou à la mort.
Antoine-Jean Gros, Sapho à Leucate (1801, huile sur toile, 118 x 95 cm, Bayeux, musée d’Art et d’Histoire Baron Gérard, Inv. P0023)
Dans une désignation qui aura une fortune remarquable, Goethe, dans son second Faust (1832), nomme « éternel féminin » (Ewig-Weibliche) ce processus de sublimation où la femme apparaît comme le prétexte vers une transcendance qui la dépasse. C’est sans doute pourquoi très souvent cet idéal féminin se cristallise autour d’une femme morte, définitivement hors de portée et destinée à s’immortaliser dans une forme marmoréenne (Alain Vaillant, article « Idéal féminin » du catalogue de l’exposition), canon dont témoigne la phrase terrible d’Edgar Allan Poe : « la mort d’une belle femme est incontestablement le plus poétique sujet du monde » (1856). L’héroïne féminine devient de cette façon le joyau sobre d’un souvenir qui fige ses traits dans un immobilisme qui l’élève et la sanctifie autant qu’il l’érotise et l’objectifie. Ainsi Antoine-Jean Gros, dans sa Sapho à Leucate (1801), représente la poétesse sur le rocher de Leucate au moment où elle va se précipiter dans la mer par amour pour Phaon, un batelier de Mytilène. Représenter la jeune femme dans l’accomplissement de ce suicide amoureux, – d’ailleurs, légende hétérosexuelle reconstruite, tandis que la poétesse est par ailleurs connue pour son lesbianisme -, démontre l’appropriation et la mythification par les romantiques de cette figure féminine, dont on ne sait pas vraiment si elle va tomber ou s’élever vers le ciel.
La complexité des émotions romantiques est par ailleurs représentée par Jean Gigoux qui, dans La Mort de Cléopâtre (1851), figure la pharaon, empoisonnée agonisante, dans une posture hésitant entre souffrance et plaisir, et exprimant par ce moyen la sensualité qu’un regard de l’époque associe à l’Orient. La Mort d’Antigone (2e quart du XIXe siècle) de Victorine Genève-Rumilly met aussi l’accent sur l’intensité dramatique du geste et le goût romantique pour les héroïnes sacrifiées et condamnées par l’ordre moral et social établi. C’est également dans ce sens que vont les figurations d’Héloïse et de sa relation à son précepteur Abélard, dont l’histoire est popularisée au XIXe siècle par l’imagerie populaire d’Epinal, de ces histoires en vignettes perçues comme annonciatrices de la bande dessinée, et qui a inspiré avant cela à J.-J. Rousseau sa Julie ou la Nouvelle Héloïse (1783). Le renoncement sublimé à la passion amoureuse, qui permet de ne pas contredire un ordre moral écrasant, révèle donc le goût pour le motif du sacrifice associé à une héroïne, que ce sacrifice ennoblirait. Ainsi, ces figures féminines mythologiques et historiques, que les romantiques mythifient volontiers en les transformant en saintes ou en martyres, apparaissent comme des modèles esthétiques et éthiques et alimentent l’imaginaire érotique masculin du premier XIXe siècle.
Imprimerie Pellerin, Histoire d’Héloïse et d’Abeilard (sans date, années 1830, gravure sur bois coloriée, 41,7 x 64,7 cm, Marseille, musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, Inv. 1953.41.250)
Enfin, le cas des représentations de Jeanne d’Arc, – même si ces dernières figuraient elles aussi dans la première salle -, sont, à mon avis, à penser à part. L’exposition se concentrait en particulier sur la réception et l’appropriation de la figure johannique par Marie d’Orléans, qui sera même confondue avec son modèle par la postérité. Si certains peintres ont pu mettre l’accent sur la force guerrière de l’héroïne nationale, – que l’opinion commune du siècle considère comme une qualité masculine -, Marie d’Orléans goûte davantage cette figure pour sa piété et sa capacité d’empathie, qualité que la doxa morale juge au contraire proprement féminine. Ainsi, la sculptrice représente en 1834 une Jeanne d’Arc pleurant à la vue d’un Anglais blessé, illustrant là un passage de la Chronique médiévale dite de la Pucelle disant que « considérant la grande destruction d’Angloys se prist a plourer la pucelle » (Anne Dion-Tenenbaum, article « Marie d’Orléans » du catalogue).
Il est intéressant par ailleurs de noter au sujet de Jeanne d’Arc que la figure a inspiré des représentations très diverses, qui démontrent à mon avis à quel point l’héroïsme guerrier décliné au féminin interroge et inquiète. Une année, j’avais ainsi choisi, dans le cadre d’un objet d’étude consacré au personnage de roman, de réfléchir avec mes classes aux représentations de Jeanne d’Arc sous l’Ancien Régime et au XIXe siècle. Mes élèves et moi-même étions arrivé.es à la conclusion que l’héroïsme épique du personnage n’avait pu dans notre corpus être décliné qu’au masculin, avec des caractères physiques et moraux que l’imaginaire du temps associait étroitement à l’homme, seule condition qui permettrait d’accueillir le geste héroïque épique de Jeanne – comme si l’héroïsme féminin ne pouvait, par définition, être guerrier, sauf dans le cas où Jeanne s’apparenterait à un homme ou sauf à considérer que le dieu des chrétiens est celui par la force duquel le bras de Jeanne s’arme et se lève sur l’ennemi.
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En prolongement accru de cette réflexion, la deuxième salle interrogeait la pluralité des modèles héroïques féminins et ce que le siècle considérait comme des outrepassements des limites du sexe. En opposition à la vision fantasmée de la femme diaphane, d’autres figures célèbres incarnent en effet un rapport solidaire avec la marge, la folie et la violence, à une époque où cette dernière est considérée comme inconciliable avec une présumée nature féminine. Eugène Delacroix s’intéresse par exemple à Médée, qui, répudiée par son époux Jason, se venge en tuant leurs enfants. C’est aussi le cas de Goethe qui, dans son Faust de 1808 met en scène Marguerite, une femme accusée d’infanticide. Autre figure célèbre de l’époque représentée dans les arts et qui témoigne d’une interrogation sur ce qui seraient ces limites du féminin, Béatrice Cenci, aristocrate romaine du XVIe siècle qui tua son père abusif, et que Luigi Calamatta figure le visage doux, parcouru de traits enfantins. Le XIXe siècle s’empare aussi de la figure de Charlotte Corday, qui assassine Marat, député jacobin, et le surnom qui lui est donné par Lamartine d’ ange de l’assassinat porte en lui-même la division des contemporains sur la question de la violence féminine. En effet ces femmes, bien que lues comme des figures de résistance, chacune à leur manière, sont parallèlement accusées pour cette raison de sortir de leur sexe, d’incarner une sorte d’outre féminin. Voilà qui explique peut-être que le XIXe siècle, période habitée par l’héritage de la Révolution, – point historique culminant certes mais qui ne donnait pas pour autant voix aux femmes -, soit notamment marqué par l’effacement des pionnières du féminisme de l’espace public, telles Olympe de Gouges et Théroigne de Méricourt, qui ne font pas l’objet de représentations connues en peinture. Ce silence peut être interprété comme un des plus sûrs témoignages du refus d’une certaine doxa de leur reconnaître leur part d’héroïsme guerrier.
Jeanne Deroin portée en triomphe, tenant un calice portant l’inscription « Suffrage universel des femmes » (1848, lithographie sur papier, Paris, Bibliothèque Marguerite Durand)
Pour essayer de comprendre ce regard, sans pour autant l’accepter, l’historienne Michelle Perrot rappelle dans son article du catalogue sur « Le code civil » que ce texte est « un monument du patriarcat où la domination masculine s’affirme sans fard. Dans la famille placée sous l’autorité de son chef, la femme n’a aucun droit, sinon celui d’être protégée. « L’obéissance de la femme est un hommage rendu au pouvoir qui la protège », dit Portalis. Les rédacteurs du code sont ainsi pénétrés d’une tranquille misogynie que partage au plus haut point leur maître. « Moi, je compte les femmes pour rien », dit Bonaparte ; à ses yeux, « la faiblesse du cerveau des femmes, la mobilité de leurs idées » les rendent inaptes à toute action publique, voire à toute responsabilité familiale. Il leur faut un chef » ». Ces figures de la violence féminine apparaissent par conséquent hors-norme dans un contexte qui a pleinement assimilé le regard misogyne napoléonien. Le début du siècle se distingue ainsi par un backlash postrévolutionnaire de grande ampleur, dont la reconfiguration patriarcale des droits établie par le code civil est une preuve peu discutable. Ce terme, popularisé par l’essai de Susan Faludi, Backlash, la guerre froide contre les femmes (1991), désigne une réaction conservatrice à la suite d’un changement social et politique progressiste. Cette misogynie à l’œuvre prend des formes très diverses, comme chez Rimbaud qui, dans « Les sœurs de charité », condamne la femme mais, non en raison d’un statut présumé inférieur mais à cause de son « infini servage », qui l’empêche de « vi[vre] pour elle et par elle », « sorte de misogynie paradoxalement féministe, où la principale accusée est la religion catholique, enfermant sournoisement la femme (et seulement elle) dans le cercle étroit de sa morale répressive » (Alain Vaillant, article « Misogynie » du catalogue). Plus récemment, il me semble aussi que gagnerait à être interrogée la traduction canonique du titre de Virgina Woolf, Une chambre à soi, que Marie Darrieussecq a retraduit en Un lieu à soi (2016). Cette nouvelle traduction peut en effet être interprétée comme un geste militant de rétablissement du texte original visant précisément, justement dans l’esprit de Virginia Woolf, à ne pas cantonner la femme à l’espace privé et domestique de la chambre.
Honoré Daumier, « La mère est dans le feu de la composition, l’enfant est dans l’eau de la baignoire ! » (série « Les bas-bleus », Le Charivari, 26 février 1844)
Enfin, la question de la résistance féminine par la force divise aussi les femmes, avec l’exemple connu de George Sand qui, bien que jugeant la république proclamée en 1870 assez tiède, condamne la Commune, qu’elle juge inopportune et trop violente, dans une évolution démocratique qu’elle souhaite pacifique et non « terroriste », selon le mot de l’autrice. Cette dernière prend par là même ses distances avec la grande figure féminine associée à la Commune, Louise Michel, qui pourrait peut-être être lue aujourd’hui comme un exemple de prise de conscience, – sans qu’elle soit alors verbalisée en ces termes -, de la légitimité des luttes intersectionnelles.
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Pour terminer, les dernières salles s’intéressaient aux héroïnes de fiction pour démontrer l’importance des genres romanesque et dramatique dans la diffusion des modèles héroïques féminins. Aussi, pour le roman, les figures d’Atala, Esmeralda, Corinne, Mathilde (héroïnes de Sophie Cottin), Lélia (héroïne de George Sand), Velléda (héroïne de l’épopée en prose de Chateaubriand, Les Martyrs, 1809), sont représentées en peinture par Anne-Louis Girodet et Léon Cogniet, ou en sculpture par Hippolyte Maindron, comme l’Ophélie de Shakespeare est entre autres représentée par Léopold Burthe (Ophelia, 1852, tableau de l’affiche de l’exposition). Ces héroïnes de fiction inspirent car elles expriment un impossible : celui de la conciliation entre ordre social établi et liberté pour les femmes de vivre leurs passions.
Le théâtre et l’opéra, qui attirent un public nombreux, offrent aussi un espace de diffusion aux héroïnes romantiques. Ces dernières sont incarnées par des interprètes qui deviennent elles-mêmes des modèles et contribuent à la renommée des héroïnes dont elles revêtent le rôle : ainsi de la comédienne irlandaise Harriet Smithson, qui nourrit le renom des héroïnes shakespeariennes, jusqu’à inspirer à Hector Berlioz (qui deviendra son époux) sa Symphonie fantastique et la ballade La Mort d’Ophélie. C’est aussi le cas de Mademoiselle Rachel et Maria Malibran, qui incarnent respectivement Phèdre et Desdémone dans l’Othello (1831) de Gioachino Rossini.
Le ballet constitue de même un réservoir fabuleux d’héroïnes. Ainsi par exemple le personnage de la Sylphide, inspiré de légendes celtes et germaniques, apparaît dans le monde de la danse et trouve une incarnation pérenne sous les traits de Marie Taglioni. Esprit féminin ailé léger et gracieux figuré par une ballerine en tutu blanc chaussée de pointes, la Sylphide figure de manière exemplaire l’idéal romantique d’une femme immatérielle, aspect proprement caractéristique de la beauté féminine telle qu’elle est conçue par le siècle – ce que démontre aussi, dans la langue, le fait que les écrivains de cette époque utilisent souvent le terme sylphide pour décrire les femmes qu’ils jugent d’une grande beauté.
Eugène Lejeune, Les Trois Grâces, Marie Taglioni, Fanny Essler et Carlotta Grisi (1844, lithographie coloriée sur papier, 45,5 x 37 cm, Paris, musée Carnavalet – Histoire de Paris, Inv. G38958)
Toutes ces actrices et danseuses prennent par conséquent une place essentielle dans l’imaginaire artistique et le quotidien des individus. Se développe en particulier sous la monarchie de Juillet une immense production de statuettes en bronze ou en plâtre destinées à orner cheminées et guéridons et dans cette production, les représentations des actrices et danseuses aimées du public occupent une place de choix. Jean Auguste Barre immortalise ainsi Marie Taglioni en tant que Sylphide accomplissant la pointe, comme Fanny Essler, dans Le Diable boiteux, exécutant la cachucha, une danse espagnole qui connaît alors un grand succès public. Par ces objets intégrés à la vie quotidienne, ces figures féminines, aux corps tout de vapeur qui ondule, imprègnent les subjectivités et définissent un horizon d’attente esthétique et éthique d’une lumineuse et douloureuse longévité, et montrent la nécessité de proposer d’autres récits.
Crédits bandeau : photo de l’exposition, par le photographe Fabrice Gaboriau
Compte-rendu de l’exposition « L’Arc et le Sabre, imaginaire guerrier du Japon » au Mnaag (Musée national des arts asiatiques Guimet, du 16 mars au 29 août 2022)
Affiche de l’exposition
Entre les murs du Musée national des arts asiatiques Guimet (Mnaag) s’est tenue, du 16 mars au 29 août 2022, une merveilleuse exposition intitulée « L’Arc et le Sabre, imaginaire guerrier du Japon ». L’objectif de l’exposition, qui réunissait une grande diversité de supports et de matières à contempler, réfléchir et analyser, était de démontrer l’omniprésence du samouraï dans les expressions de l’art japonais et son incidence sur l’imaginaire nippon et international jusqu’à ce jour. La singularité du projet résidait à mon avis dans le point de départ choisi, l’époque d’Edo (1603-1868), période qui suit l’époque belliqueuse dite des « Provinces en guerre » (XIVe-XVIe siècles), et qui se définit à l’inverse de celle-ci comme une période de paix, pendant laquelle l’équipement du samouraï, – même si ce dernier devait toujours être prêt au combat -, devient surtout un signe distinctif de prestige et de cérémonie. L’exposition prenait donc le parti, en plus de dessiner le samouraï dans ses spécificités, d’en exposer les échos multiples, plus ou moins explicites, plus ou moins évanescents, en jeu d’accord ou de dissonance, continuant de résonner et nourrir un imaginaire commun. Dans ce dessein, celle-ci s’organisait en 3 étapes, qui proposaient successivement de définir le samouraï à l’époque d’Edo, puis d’explorer ses représentations dans les formes du théâtre nippon, avant, pour terminer, de tisser une carte du rayonnement du samouraï dans les cultures contemporaines.
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Les samouraïs, initialement appelés les bushi, apparaissent à la fin du IXe siècle. La classe qu’ils représentent se développe du Xe au XIIe siècle et forme une nouvelle aristocratie guerrière. Durant l’époque d’Edo, les samouraïs se placent au sommet de la hiérarchie sociale tandis que l’archipel est désormais fermé au monde et que les guerres figurent moins une réalité qu’une image fantasmée un peu lointaine, dans une période où les guerriers constituent environ 8% de la population du territoire. L’époque Meiji (1868-1912), qui suit cette période de rayonnement des arts, constitue généralement pour les historien.nes une époque de transition qui fait entrer le Japon dans la modernité, mais qui ne défait pas pour autant l’héritage laissé par cette figure profondément ancrée du samouraï.
De fait, la culture du samouraï se situe dans le droit fil de l’assimilation profonde, par la civilisation japonaise, – d’abord sino-japonaise d’après l’historien Jean-Noël Robert -, des grands apports de la civilisation chinoise, avec en particulier les réinterprétations du confucianisme et du bouddhisme. Ainsi, tandis que l’époque des « Provinces en guerre » avait vu régner des arts du combat soutenus par des entraînements physiques qui glorifiaient la puissance du corps guerrier, l’époque d’Edo voit cette pratique remplacée par celle des arts martiaux, qui associent en particulier entraînement physique et entraînement moral. Ces arts apparaissent alors en adéquation avec la ligne défendue par l’idéal guerrier du samouraï, qui répond à un code moral fondé sur la nécessaire loyauté au seigneur (daimyo), duquel il reçoit sa subsistance, et qui, privé de son soutien, devient ronin, samouraï errant. Le samouraï, en plus d’un costume spécifique qui traduit l’appartenance de classe (comme le jimbaori, gilet porté par-dessus l’armure), bénéficie en retour de cette loyauté à son daimyo de certains privilèges, tels que le monopole du port de 2 armes, un grand sabre (katana) et un petit (wakizashi), – tandis que, jusqu’au XIVe siècle, l’arc apparaissait comme l’arme favorite des guerriers japonais, qui la pratiquaient généralement à cheval -, et le droit de pratiquer le seppuku, suicide par éventration pour éviter l’exécution publique et sauver son honneur – hara-kiri étant l’expression employée pour désigner le suicide par éventration d’une personne ne relevant pas de cette classe.
Yokoya Somin (1670-1733), dessin de décor de kozuka (manche du petit couteau), tiré des Dessins du ciseleur Somin (Somin zushiki) (Japon, époque d’Edo, 1715 ?, manuscrit à l’encre, 15,9 x 21,6 cm, Mnaag, fonds ancien (1893), BG 18433)
La relation de la culture samouraï au bouddhisme apparaît donc à priori très étroite. Cette religion, importée d’Inde au VIe siècle et qui vient au Japon détrôner le shintoïsme, – religion nipponne indigène -, interprétée en bouddhisme chan en Chine (adaptation du mot sanskrit dyana signifiant « méditation »), fait l’objet d’une réinterprétation au Japon avec le bouddhisme zen. Tandis que le bouddhisme dans sa forme d’origine met l’accent sur les Bouddhas et Bodhisattva (êtres sur le chemin de l’Éveil, près de devenir des Bouddhas) comme médiateurs pour atteindre l’Éveil dans une vie future, le courant zen vise à vivre cette illumination dans cette vie à l’aide de la méditation et de la discipline intérieure. Pour y parvenir, l’individu doit bénéficier du soutien d’un maître ayant lui-même atteint cette illumination. Dans le cas du zen, l’accent semble par conséquent davantage mis sur la relation de maître à disciple plutôt que sur les divinités. Par ailleurs, la discipline physique s’y conçoit comme soutien indispensable de la discipline mentale, ce qui trouve un écho considérable auprès de cette nouvelle aristocratie guerrière, dont les représentants répondent à un code moral exigeant.
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La figure du samouraï, dont on commence à percevoir la densité, va jusqu’à inspirer l’art dramatique et l’art de l’estampe, qui, selon les cas, ont pu traiter le sujet de manière élogieuse ou railleuse. Ainsi, si le théâtre Nō, né au XIVe siècle, issu de la grande littérature classique et art préféré de l’empereur et de l’aristocratie, glorifie les samouraïs, – par ailleurs connus pour être de grands mécènes de cette forme théâtrale -, en particulier parce qu’ils incarneraient les valeurs du Japon ancestral, les représentations qu’en proposent le Bunraku, théâtre de marionnettes, et le Kabuki, apparaissent plus ambiguës. Théâtre considéré de second plan né au XVIIe siècle, le Kabuki, apprécié de la bourgeoisie, se caractérise en effet par une esthétique de l’outrance, attachée aux démonstrations burlesques parodiant la figure épique. En effet, cette forme théâtrale se permettait une certaine liberté dans la critique du pouvoir et figurait dans cet objectif les samouraïs et seigneurs dans des postures parfois comiques ou ironiques. Cet attrait pour la caricature se retrouve aussi dans l’art de l’estampe, par exemple chez Suzuki Harunobu (1725-1770), qui a pu représenter des enfants jouant à parodier le daimyo. Il s’avère par ailleurs que cette représentation détournée des figures d’autorité connaît un paroxysme au début du XIXe siècle, durant lequel l’archipel connaît un développement sans précédent de la corruption au sein du pouvoir. Le Kabuki s’empare alors du sujet et crée un nouveau genre de pièce, le kizewamono, conçu pour dénoncer les agissements immoraux des chefs de guerre et des gouvernants. C’est dans ce contexte qu’émerge la figure du samouraï sanguinaire sans scrupules, éloigné du code d’honneur du bushido.
Suzuki Harunobu (vers 1725-1770), Jeux d’enfants : représentation parodique (mitate-e) d’une procession de daimyo (Japon, époque d’Edo, 1767, estampe nishiki-e, 27 x 20,5 cm, Mnaag, don Louis Devillez (1912), EO 2801)
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Dans les cultures contemporaines, d’autres arts se sont emparés de la figure du guerrier féodal japonais, tel que le manga. Le mot, apparu fin XVIIIe siècle, composé des idéogrammes man (« futile, illusoire, grotesque ») et ga (« dessin »), sert dans un premier temps à désigner un dessin pensé comme antagoniste de la peinture et de l’estampe, auxquelles il s’opposerait en termes de respectabilité et de légitimité. Il reste que le manga trouve pour certain.es spécialistes son origine dans les rouleaux peints illustrés appelés makimono, qui juxtaposaient des scènes historiées, et c’est en particulier durant l’époque d’Edo que se développent les livres illustrés (e-hon) dont la technique narrative se rapproche de la bande dessinée, le texte étant complètement intégré au dessin. Parmi ces recueils de dessins, le plus célèbre demeure La Manga (1814-1878) de Katsushika Hokusai. Cette tradition du livre illustré s’est par la suite prolongée dans les années 1940 avec l’apparition des « livres rouges » (akabon), dont l’auteur emblématique est Osamu Tezuka (1928-1989), créateur d’Astroboy et auteur considéré comme l’inventeur du manga moderne, qui associe akabon, comic-strips et comic-books.
Figurines Bioman : Dauphin bleu, Faucon rouge, Lion jaune (Bandai, 1988, plastique, métal, h. 13 cm, Musée des Arts décoratifs – Paris, don Bandai (1994), 992.330.1-4)
Katsukawa Shun’ei (1762-1819), L’acteur de kabuki Bando Mitsugoro II (Japon, époque d’Edo, novembre 1789, estampe nishiki-e, 32,1 x 22,5 cm, Mnaag, legs Isaac de Camondo (1912), EO 1786)
Si le manga hérite de l’art de l’estampe, il conjuguerait par ailleurs peut-être ce legs avec celui du théâtre Kabuki, autant pour sa représentation dynamique du mouvement que pour l’expression des visages. C’est de même possiblement le fait de l’anime, qui puiserait aussi dans ce théâtre le goût de l’action et du maquillage expressif, dernier aspect qui peut se percevoir dans les visages imprégnés de grotesque des personnages, aux yeux pouvant paraître démesurément grands. Héritage aussi du Kabuki l’arrêt sur image (le mi-e), procédé chorégraphique qui peut se définir comme une pose dans laquelle l’acteur fige son attitude, accentuée par le roulement des yeux, et qui a pour fonction essentielle de dramatiser la représentation des guerriers. Ainsi, Bioman (dont l’anime est diffusé en 1983-1984) et les Power Rangers (dont les aventures sont diffusées au début des années 1990) peuvent se lire comme les fruits de lointaines réminiscences des samouraïs du Japon féodal. Au cinéma, c’est le film de sabre (chanbara) – genre qui se développe à partir des années 1920 et dont Les Sept Samouraïs (1954) de Kurosawa Akira constitue une référence canonique – qui a contribué à faire connaître au monde entier l’idéal du guerrier japonais. En témoigne l’exemple célèbre de George Lucas qui, dans son œuvre épique Star Wars, s’inspire du bouddhisme zen, qui imprègne très lisiblement les enseignements de Yoda. De même aussi, le personnage du Jedi est vêtu d’un kimono et armé d’un sabre laser qui évoque le katana, et il en est probablement ainsi du casque de Dark Vador, qui semble s’inspirer du kabuto, casque du guerrier japonais. Autant de réinterprétations qui témoignent de la longévité de cette figure du samouraï, autant cristallisée que créativement malléable, par la pluralité de ses réceptions, qu’un mythe.
Bandeau : Kabuto, en origami, version dite améliorée. Papier de couleur, fabrication personnelle.
Modèle traditionnel japonais qui représente le casque à cornes du samouraï. Le Kabuto est des premiers modèles traditionnels qui soit devenu célèbre en dehors du Japon grâce à l’ouvrage de magie, de découpage et de pliage de papier Paper Magic (EU, 1922) du prestidigitateur et maître de l’évasion Harry Houdini (illusionnisme, escapologie).