Extrait d’un article en cours de rédaction sur la représentation des bibliothèques dans la bande dessinée. Quand j’ai lu ce strip de tienstiens je l’ai trouvé à la fois très drôle et en même temps, il m’a un peu attristé, tant il mêlait parfaite compréhension de nos enjeux et vision déjà dâtée des interrogations du métier. Si la notion de communs, désormais intrisèque aux bibliothèques publiques, est parfaitement assimilée, d’autres éléments me posent questions… Je souhaite poser quelque part cette réflexion depuis que j’ai vue cette BD, alors voici en attendant plus long !
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En octobre 2023 le compte Instagram de bandes dessinées de gauche tienstiens.bd publie un strip également publié en parallèle dans le magazine Socialter. En six cases, il dérive de l’ouverture de la première médiathèque prêtant de la musique dans les années 1970 à 20 145, où le « Bibliotheksplan », complot mondial des bibliothèques, a permis d’abolir la propriété privée et le capitalisme. La mue se fait par une extension progressive du domaine du prêt à des objets de plus en plus éloignés du seul champ culturel. Le point de bascule est, case 4, la création de la première « Toutothèque », où le symbole de ce prêt du futur, choisi sans doute parce que presqu’absurde et éloigné des possibles, est une « crêpe party ».
Le strip est très amusant et, plus ou moins consciemment, a pleinement résumé un enjeu essentiel des bibliothèques contemporaines : peut-être pas celui d’abolir le capitalisme, mais de défendre radicalement un lieu des communs. Il est à la fois plaisant de voir ce fondamental reconnu, tout en souriant un peu jaune face à un exemple d’innovation visiblement surréaliste : la bibliothèque d’objet, ce alors que les « crêpes party » et autres matériel de raclettes et autocuiseurs font justement partie de listes d’objets assez fréquemment ciblés dans des bibliothèques la piste de ce type de prêt. Lancée en janvier 2022, la BOBUN de La Roche-sur-Yon, certes rattachée à la bibliothèque universitaire et donc ciblant le public étudiant1, a d’ailleurs en premier lieu identifié deux types d’objets à prêter : ceux de cuisines et ceux de bricolages. De son côté, une petite bibliothèque communale de La Verpillière (7643 habitants, Isère) a lancé un service de prêt de moule à gâteau dès 20172. 2036 est donc une vision du futur en réalité déjà bien dépassée, le strip montrant ironiquement à la fois une compréhension des enjeux contemporains de la lecture publique et une méconnaissance du fait qu’elle existe déjà.
Bien sûr, les bibliothèques ne gèrent pas encore des transports en commun (même si la bibliothèque de Linz, en Autriche, centralise des prêts de vélos cargo, à côté d’une large offre de prêts d’objets), mais ces limites questionnent chaque jour les bibliothécaires, et il est frappant de voir en un strip combien les incompréhensions sur les bibliothèques de lecture publique semblent palpables, et révèlant les tensions encore persistantes sur la représentation des bibliothèques. Notons que dans le strip, l’un des moyens de financement de cette extension de l’offre est l’accumulation d’amende de retard, ce alors que dans les bibliothèques les plus engagées sur le service usagers celles-ci ont plutôt tendance à disparaître – puisqu’elles s’opposent à l’accueil inconditionnel et à la volonté d’abattre les murs affirmée dans les textes fondateurs.
Cette approche centrale du métier, que l’on retrouve aussi bien dans la charte de l’association des bibliothécaires français que dans le manifeste IFLA/Unesco, reste très peu présente dans les représentations de bande dessinée. Paradoxalement, on constate que mêmes pour un strip qui perçoit les bibliothèques comme profondément dynamiques, adaptées au public et lieux essentiels de partage, la fiction semble en retard sur le réel.
[addendum : si je râle, au fond, c’est plutôt positif, innovons dans la discrétion et mettons en commun chaque jour un peu plus]
Le vélo cargo géré par la bibliothèque de Linz, avril 2024.
Miguel Tremblé est un collègue bibliothécaire de Montréal, chroniqueur pour la revue Liberté, où il parle des bibliothèques, de celles et ceux qui y vivent, et de ce qu’elles peuvent dires. J’ai été particulièrement marqué par une de ses chroniques nommée « À quoi sert une bibliothèque pendant un feu de forêt ? », parue dans le n° 341 (hiver 2024) dont la première ligne était marquante : « À rien ». Il y a une grande puissance dans ce texte qui, derrière, parle bien sur de l’intérêt de la ressource documentaire face à l’écoanxiété, de l’importance de lieux hospitalier, etc. Mais rappelle aussi que malgré tout, nous ne sommes ni des pompiers ni des médecins, et qu’il faut tenter d’améliorer le monde mais sans non plus que notre vision du métier comme « mission » laisse penser que l’on peut tout faire (ceci n’est pas le sens de la chronique en tant que tel, mais ça m’a amené à cette réflexion).
Revenons un peu sur ton parcours étudiant et professionnel, comment es-tu arrivé au métier de bibliothécaire, avais-u une autre expérience avant et où es-tu aujourd’hui ?
J’ai d’abord une expérience comme intervenant social, avec un baccalauréat1 en sociologie. J’ai un background d’intervention auprès des femmes en situation d’itinérance2 notamment, je ne le mets plus sur mes CV car c’est plus ça que je fais, mais ce n’est pas complètement déconnecté le social et les bibliothèques, bien sûr.
De 2014 à 2017, j’ai travaillé en job étudiant pour le réseau des bibliothèques de l’Université de Montréal, notamment comme technicien puis bibliothécaire aux communications de la bibliothèque. C’était très politique, il fallait harmoniser la communication des 17 bibliothèques, former les agents, valider comment les choses étaient communiquées. J’étais également employé comme agent de recherche pour l’Observatoire sur les profilages – sociaux, raciaux et politiques –, j’ai notamment travaillé avec la Commission populaire sur la répression politique en faisant ma maîtrise de bibliothéconomie. Durant ce temps j’ai aussi travaillé un an pour l’Association pour l’avancement des sciences et techniques de la documentation, qui me mettait en contact avec tous les métiers de ce secteur, j’ai instruit une cinquantaine de dossiers de subvention.
Après obtenu ma maîtrise, j’ai appliqué sur une offre d’emploi et suis entré dans les bibliothèques de la ville de Montréal en 2018. Je n’y avais pas particulièrement de réseau, je n’ai pas été pris d’ailleurs mais la personne qui avait été recrutée a démissionné et ils m’ont appelé alors que j’étais à Amsterdam, mais ils m’ont attendu ! J’ai fait un an à la bibliothèque Mordecai-Richler, trois dans celle du Plateau-Mont-Royal, puis dans celle de Maisonneuve depuis son lancement. On pourra y revenir tout à l’heure mais ici je m’occupe particulièrement de littératie numérique, donc le médialab et des références.
En parallèle, depuis juin 2023 je signe une chronique sur les bibliothèques à tous les deux mois dans la revue Liberté, l’idée étant de les présenter comme des espaces publics et parler de la manière dont les enjeux sociaux traversent mon travail. Un des textes que j’ai préféré écrire c’est « À quoi sert une bibliothèque dans une forêt qui brûle », qui parle de l’épisode des feux de forêt dans le Nord cet été, et comment on ne pouvait respirer dans la bibliothèque tout en tentant d’appliquer le règlement… En 2018 j’ai aussi fait une mission de consultant académique pour la bibliothèque de préfiguration de l’Université de l’Ontario français, c’était intense, j’ai visité plusieurs bibliothèques au Québec et en Ontario, j’ai fait les plans, mais le projet a été annulé alors c’est surtout un beau rapport que j’ai chez moi pour l’instant.
L’Université de Montréal, où tu t’es formé en bibliothéconomie, est une université publique j’imagine ?
C’est assez subtil mais l’Université de Montréal est une université privée, financée avec des fonds publics mais spécialisée en recherche et avec un modèle de développement et un conseil d’administration privés. Les coûts d’inscription sont à peu près les mêmes pour les étudiants québécois. Si j’ai choisi une université privée ce n’est cependant pas spécialement par goût, mais tout simplement parce que c’est la seule université qui offre cette formation en français dans toute l’Amérique du Nord.
Tu étais donc intervenant social, pourquoi avoir décidé de t’orienter vers les bibliothèques ? Avais-tu été à leurs contacts dans ton ancien métier ? Comment à tu pris connaissances des enjeux qui t’intéressaient, as-tu pu échanger sur le métier ?
Je faisais de l’intervention sociale en parallèle de mon baccalauréat en sociologie, sans trop savoir où je m’en allais. Ce qui était intéressant avec la bibliothéconomie c’est que ça continuait en donnant un cadre à l’intervention publique. Cela me permettait de continuer à être au cœur des communautés avec un métier qui a beaucoup de sens, tout en ayant des limites claires. Je suis quelqu’un de sans doute trop empathique pour être intervenant social, je me brûle vite et quand les gens me racontent leur histoire j’y vais avec eux plutôt que de les accompagner. En bibliothèque il y a toujours cet accompagnement, mais il y a un bureau entre moi et la personne, on peut parler de beaucoup de choses mais le contexte limite l’intervention. On parle des gens, on leur donne des outils, on permet la rencontre en travaillant l’autonomie, sans que ce soit toujours dans une situation de crise.
J’aimais déjà bien les bibliothèques, je me sentais bien dans ces lieux, je connaissais deux personnes avec qui j’ai pas mal échangé, je m’en souviens car je leur ai ramené une bouteille quand j’ai eu mon diplôme ! Sur le travail social, je n’allais pas vraiment en bibliothèques avec les usagers des services, mais en 2005 la Grande bibliothèque a été ouverte ici et ça a été un vrai changement de regard sur le métier. C’est Lise Bissonnette qui a porté ce projet et, étant donné que c’est un lieu très ouvert en centre-ville de Montréal, qu’en bibliothèque il y a peu d’agents de sécurité ou que leur rôle n’est pas de juste mettre les gens dehors, que c’est très grand, on a vu beaucoup de présence d’itinérants à la bibliothèque. Je pense que c’était vraiment voulu par les équipes de la BAnQ de ne pas être dans une politique répressive et ça a posé énormément de questions, car ça vient avec un paquet d’enjeux sur la cohabitation des publics, la gestion des odeurs, de la santé mentale… Ce débat-là m’a amené à réaliser que les bibliothèques ce n’était pas que pour les familles dites « normales », que c’était pour tout le monde et ça m’a entraîné vers ce métier.
Malheureusement la chronique n’est pas en accès libre, mais on en voit la moitié sur la plateforme érudit (avec un dessin de Clément de Gaulejac)
Pour désormais rentrer dans ton métier au quotidien, peux-tu nous décrire l’espace de ta bibliothèque actuelle, le nombre d’employés ? À Maisonneuve, nous sommes 45 à peu près. Il y a quatre bibliothécaires et quatre techniciennes3, une cheffe de section qui est au fond la gestionnaire, nous n’avons pas d’agents de sécurité ou de vigiles donc le reste ce sont des aides-bibliothécaires, une dizaine d’emplois permanents les autres étant des auxiliaires. Les conventions de travail sont très cadrées entre les fonctions, mais je dis toujours aux aides-bibliothécaires que selon ce qu’ils vont me donner je vais les exploiter au maximum ! Je ne peux pas les obliger à faire une conférence sur un sujet qu’ils aiment beaucoup mais s’ils en ont envie c’est possible. Il y a aussi deux préposés à l’entretien, qui sont dans les effectifs de la ville. C’est une chance de les avoir car ils sont généralement de l’arrondissement et le bâtiment est très grand donc en en a bien besoin…
Pour le bâtiment justement il est donc très vaste, 3313 mètres carrés sur trois étages avec des escaliers et ascenseurs. C’est souvent la première expérience des gens qui ne s’y retrouvent pas, ne savent pas où aller, la signalisation pourrait certainement être améliorée ! Mais quand même ça a été bien pensé, puisque quelqu’un entrant pour la première fois a tous les services près de la porte. Il y a 9 plateaux qui sont organisés en fonction de différents publics : les tout-petits, documentaires et la fiction jeunesse, les documentaires et la fiction adulte, un agora, une salle de lecture, une salle pour les ados et les jeunes adultes, un médialab, des salles de travail de différentes taille, etc. On a aussi accès au toit sur lequel on a mis un jardin. Ça peut prendre près d’une heure faire le tour de l’installation
Selon toi, quels sont les avantages et les inconvénients de ton métier ? Je l’ai dit au début, il y a vraiment la question du sens, la variété du lien, et à la ville de Montréal les conditions sont quand même assez bonnes pour exercer le métier, les gens aiment venir y travailler et ça se sent. Ce qui pourrait me questionner sont parfois des limites politiques à l’engagement culturel que j’aimerai avoir, parfois le cadre de la ville et de mon arrondissement ne me permet pas forcément d’agir comme je l’aimerai, par exemple sur le lien avec les communautés non-francophones. Une chose aussi c’est que nous sommes dans le seul territoire francophone majoritaire d’Amérique, c’est très ancré et il y a des politiques pour lutter contre un recul de cela, au provincial, mais moi je suis dans un quartier extrêmement multiculturel et changeant. Mais ce que ça veut dire c’est que parfois au quotidien, par exemple pour les heures du conte ou l’adaptation des services, je ne peux pas accueillir tout le monde de la même manière car je n’ai pas le droit de diffuser une action culturelle qui ne soit pas en français. Il y a des bibliothèques de la ville de Montréal où le conseil d’arrondissement le permet, mais la CAQ4 a fait passer un projet de loi, la loi 14, qui nous oblige à avoir un accueil de prime abord en français, et une programmation uniquement en français, ce qui n’était pas du tout la ligne des gouvernements il y a quinze ou vingt ans où il s’agissait d’accueillir les gens le mieux possible dans la bibliothèque pour qu’ils s’y sentent bien et s’intègrent à la communauté et, éventuellement, ensuite, apprennent le français. Là le mandat est très différent, c’est la francisation, et on n’a pas le droit de parler aux gens dans leur langue même si on la parle, sauf s’ils sont ici depuis moins de six mois, et la charge de la preuve leur revient, par exemple en venant avec un papier avec une date précise. Dans ces cas j’ai l’impression que c’est mal faire mon travail que de ne pas accueillir ces gens, mais c’est très minoritaire dans l’intérêt général de mon travail et face au champ d’action qui est le mien dans la très grande majorité de mes projets. Une inquiétude que j’ai, liée aux salaires, c’est que même si les conditions sont plutôt bonnes, avec l’augmentation du coût de la vie, se loger à Montréal devient de plus en plus complexe. Je crains que les employés des bibliothèques ne puissent plus habiter là où ils travaillent, ce qui crée un évident problème pour être au plus près de la communauté.
Si tu devais décrire une journée type, forcément artificielle, quelle serait-elle ? Les trouves-tu assez créatives, diversifiées ? On s’entend qu’il n’existe pas une journée pareille, mais disons que si ça devait l’être ce serait deux heures de travaux administratifs – répondre aux courriels, etc. Un autre deux/trois heures au bureau de références, j’en fais quand même pas mal dans la semaine, je peux continuer des tâches mais je suis disponible pour le public. Il s’agit de faire du renseignement, du conseil, et je m’occupe entre autres du centre d’impression, je suis vraiment le spécialiste de la photocopieuse et j’explique comment faire des recherches. Je dirais aussi une heure de développement de projet, idéalement, et le reste pour le médialab, la littératie numérique. On voit dans cette journée fictive que oui, les tâches sont très diversifiées, on m’accorde beaucoup de confiance dans mon travail donc je peux vraiment trouver des solutions adaptées. C’est tout sauf répétitif et ennuyeux, j’aime vraiment mon métier.
Alors justement peux-tu revenir sur la littéracie numérique, la littéracie elle-même étant un concept peu connu en France ? Quels sont les enjeux de ton poste, tes principales missions, les difficultés auxquelles tu peux être confronté ? Nous on a trois axes de littéracie5, celle comme elle est le plus entendue peut-être comme la francisation, alphabétisation, accès à la lecture et à la culture, la littéracie ordinaire, on a aussi la littéracie environnementale, puisque nous sommes dans un territoire urbain, donc on a des jardins partagés avec des actions pour apprendre comment faire pousser de la nourriture, on fait des balades pour découvrir les arbres dans le quartier, et la littéracie numérique donc, qui est plus mon axe à moi. Il s’agit non seulement de permettre au public de trouver l’information numérique, d’avoir du recul par rapport à elle, mais aussi d’avoir un aspect de création. Au médialab, on cherche à donner aux gens les outils pour qu’ils puissent eux-mêmes se lancer dans la création numérique. Par exemple si je veux travailler sur les fake news, c’est sûr que je peux faire une conférence sur les fake news et dire aux gens de faire attention sur YouTube, mais si je fais ça je vais avoir trois personnes, alors que si je fais un atelier de création de fausses nouvelles où on va créer un document expliquant combien selon toutes les études scientifiques il est très bon pour la santé de manquer de sommeil et de jouer aux jeux vidéo toute la nuit, là c’est beaucoup plus drôle. On va regarder des exemples de fausses nouvelles, on va discuter, on va parler scénario, utiliser une caméra, et on va laisser un artefact. C’est un concept que j’ai piqué à David Lankès, l’idée c’est qu’au-delà de l’apprentissage individuel il y a des apprentissages collectifs. Avec cette vidéo, on va l’exposer, pour la montrer à la communauté, les parents vont être fier, quelqu’un qui va passer là va se demander ce que c’est et on lui parlera du médialab. Avec les artefacts de ce qu’on a créé ensemble, c’est repartagé à la communauté. Et il y a aussi tout un rôle d’accès, on a soudain appris avec la crise de la COVID que le gouvernement s’attend à ce que chaque citoyen ait accès à internet, puisse imprimer des documents et puissent prendre des photos pour prouver leur identité. Moi, dans ma communauté, il y a beaucoup de gens qui ne savent pas faire ça, donc on a développé tout un centre de numérisation, copie, impression… et surtout on t’aide ! Comme je dis souvent « c’est toujours plus agréable de se fâcher contre un être humain », parce que la machine, elle ne répond pas. Quand ils sont fâchés, à bout de patience, ils viennent nous voir, et on tente de débloquer avec eux, même si nous ne sommes ni techniciens de photocopieuse ni informaticiens. On discute, on développe des compétences. Quand quelqu’un vient me voir en pleurant car elle ne comprend pas pourquoi le gouvernement lui a envoyé telle lettre je l’écoute et je lui dis par exemple « vous avez besoin de l’imprimer, de le signer et de l’envoyer par courriel, mais avez-vous une adresse courriel ? », ainsi on développe un vocabulaire avec la personne, on identifie les problèmes, parce que bien sûr il n’y a personne qui se lève le matin en disant « ah tiens ! j’ai un problème de littératie ! », personne ne fait ça, on le sait. Mais on peut identifier des problèmes, et donner des moyens à la personne pour qu’elle développe ses compétences. J’ai l’impression qu’ici l’approche des difficultés d’écritures ou d’accès est approchée avec moins de complexes qu’en France, où la place de l’écriture et de la littérature est symboliquement très forte, ce qui donne l’impression qu’on a du mal à imaginer qu’une part de la population est incapable de lire ou écrire. Au Québec il y a un aspect nettement moins écrasant, voire parfois un peu d’anti-intellectualisme, mais cela permet d’amener des discours qui ne sont pas vus comme méprisant, ou condescendant, on inscrit nos actions pour comprendre l’information, les maisons d’édition, la culture, dans le cadre d’un lien avec la culture populaire. L’autre enjeu de mon poste c’est le référencement social, un concept que je développe pas mal. Je suis dans Hochelaga-Maisonneuve, un quartier avec une histoire ouvrière, mais des travailleurs initialement plutôt bien lotis, où la désindustrialisation des années 70 a fait qu’il y a eu beaucoup d’emplois perdus, et c’est devenu beaucoup moins riche. Il y a cependant eu un soutien communautaire, un développement des services, les aides sociales, ce qui fait qu’on est dans le quartier où il y a le plus d’associations au mètre carré du Québec : ici tu peux trouver à manger gratuitement, aller à des activités avec ta famille, etc. À la bibliothèque, j’arrive avec un tout autre cadre et budget que les associations. Mon salaire est versé par le municipal mais l’action de littératie est portée par le provincial, qui a développé 125 bibliothèques d’un coup dans les années 80 pour développer la culture et l’accès à la lecture et l’écriture. On estime encore aujourd’hui que 50 % de la population a des difficultés à résumer un texte court, ça ne veut pas dire qu’ils ne peuvent pas lire des mots ou recevoir une prescription, mais c’est quand même intense. Comme dans ce quartier il y a un fort historique d’entraide communautaire, je suis dans un milieu très propice pour développement le référencement social : je fais des recherches, je compile les services qui existent, je crée des guides, des petits dépliants, je reçois des gens… Moi dans ma bibliothèque j’ai des gens qui viennent consommer dans les toilettes, des travailleuses du sexe qui viennent faire du racolage sur le terrain, des jeunes ados qui n’ont nulle part où aller après l’école, des gens qui viennent juste utiliser les toilettes, où ils peuvent se laver par exemple. Et ces gens ne viennent pas pour de la littératie ! Mais on essaie de les envoyer vers les bonnes ressources, d’où le lien avec les associations, les guides… Je suis présent sur le terrain là où ils ont leurs besoins pour les amener à entrer à la bibliothèque et, au-delà de leur usage, à les voir regarder un peu des BDs sur le côté, à regarder un concert, des contes multilingues (car finalement, j’ai réussi à la faire cet été). Pour ça on fait souvent des actions devant la bibliothèque, pour attraper ceux qui n’osent pas entrer, on l’a fait avec de la musique – tu passes tu ne peux pas y échapper –, mais on a aussi organisé par exemple un événement de lutte, un sport qui a une grosse histoire dans le quartier, c’est vraiment le théâtre populaire ici. Cette culture de la lutte est perçue comme vraiment différente de la bibliothèque, et nous on a mergé les deux, les lutteurs et lutteuses qui venaient racontaient leur histoire et présentaient les ressources de la bibliothèque sur le côté. Notre slogan était : « La bibliothèque Maisonneuve, le seul lieu où tu peux conjuguer ta lutte et la littérature ». L’ensemble de ça j’appellerai ça la référence sociale, c’est-à-dire offrir des services à la communauté, mais le faire en lien avec elle, que le service de littérature ne soit pas pensé de manière abstraite, devant un individu qui serait par exemple déjà lettré, mais plutôt en fonction des conditions sociales réelles. La bibliothèque doit être pensée avec ce qui existe car elle n’arrive pas dans un milieu amorphe, il y a déjà des choses, et c’est mon travail de lier tout ça. On n’est pas là pour faire tomber une culture sur les gens, ils ont déjà une culture. Alors comment on lie tout ça ?
Cela fait fortement penser au concept des droits culturels, qu’on utilise aussi, ce n’est pas une notion utilisée au Québec ? Ha non, je ne l’ai jamais entendu comme ça ici
Et sur l’action sociale, cela ne crée-t-il pas parfois des conflits d’usages, des désaccords ? Cela peut arriver, mais on maintient le cadre. On est un lieu très ouvert, nous n’avons pas de vigiles, on offre beaucoup de libertés mais à un moment on a un règlement intérieur, ce ne peut pas être le foutoir, et c’est important aussi, dans notre rôle, de rappeler ce cadre. Parce que ce cadre il permet à des gens très différents de vivre ensemble dans le même endroit, après on ne le présente pas de manière coercitive, c’est un plutôt un accord qu’on passe ensemble. Sur la consommation de drogue, ou la gestion des odeurs, cela peut être difficile, dans ce cas souvent les collègues m’appellent et j’ai de petits trucs, ça ne marche pas toujours. Une bibliothèque du réseau qui emploie pour moitié une travailleuse sociale, l’autre moitié étant payée par une association, et qui fait un travail en lien avec la bibliothèque en allant à l’extérieur, qui est vraiment ancrée dans son milieu, on n’a pas ça ici mais on regarde6. Je fais des statistiques sur nos actions, nos publics, et je sais que c’est reçu par l’arrondissement.
En termes de formation, avez-vous des obligations dans la profession ? Suis-tu des séminaires, des colloques ou des congrès de bibliothéconomie ? Ce sera court : oui ! Régulièrement. Il n’y a pas d’obligations comme pour les employés médicaux, je dois faire un travail de veille, attendu par mon arrondissement, sur les évolutions du métier, mais c’est une auto-évaluation que je fais, accompagné par ma gestionnaire en fonction des objectifs de mon employeur et des miens.
Pour toi, quelles sont les compétences attendues pour exercer ce métier ? Au-delà de la compétence sociale, je pense que le maître mot qui définit les bibliothécaires par rapport à d’autres postes c’est l’organisation. On fait de la documentation, du service aux publics, et pour que les réponses soient bien cohérentes je passe beaucoup de temps sur des guides et tableaux Excel, plus que j’aimerais mais c’est important pour établir ce cadre sécurisant où tous peuvent se retrouver, justement.
Tu parles d’Excel, quel est le niveau de maîtrise de l’outil informatique bureautique attendu pour travailler en bibliothèque ? Formellement je ne peux rien exiger des aides-bibliothécaires sur ce sujet, d’ailleurs même les horaires je les fournis en format papier à la demande. Mais ici les collègues aiment qu’on leur demande leur avis et être engagé dans leur travail, donc je fournis des outils qu’ils prennent ou non. Tout le monde est formé pour l’utilisation du catalogue évidemment. Cependant les tableaux statistiques ou l’aide au Médialab il s’agit des bibliothécaires et techniciens. Personnellement j’utilise Photoshop, mais on a aucune obligation de maitriser ces logiciels plus technique.
La bibliothèque en travaux, en septembre 2020. Photo de Jude0905 trouvée sur Wikimédia. CC BY-SA 4.0
Quels sont les partenaires principaux de ta bibliothèque ? Institutionnels comme privés. Pour le Médialab je fais beaucoup avec le Pavillon d’éducation communautaire, j’embauche des animateurs de cet organisme, qui sont programmeurs ou artistes numériques par exemple, et ils réalisent des actions d’éducation populaire à la bibliothèque. Cela n’a pas été simple car nous n’avions pas exactement les mêmes régimes de paiement, mais hormis cela ça fonctionne très très bien. On a un autre partenariat un peu sur le même modèle avec une structure qui vient s’occuper de nos jardins. Il y a bien sûr les écoles avec une trentaine de groupes scolaires qui visitent la bibliothèque à chaque semaine… On est en contact avec Dopamine, qui est par et pour les personnes consommatrices de drogues, qui viennent soit nous former, soit rencontrer des gens qui en ont besoin, on n’a pas d’intervenant sur place mais ils passent régulièrement. Avec la ville de Montréal on travaille avec EMMIS, qui sur une base volontaire permet d’avoir des personnes volantes avec des questions spécifiques. Par exemple si je suis face à une personne qui parle russe et qui veut parler de papiers administratifs et se désorganise devant moi je peux lui dire « attendez un peu, quelqu’un va venir vous voir », ça prend 30 minutes et ils viennent m’aider. Par rapport à toutes les autres bibliothèques que j’ai vues, on est aussi assez en lien avec la police de Montréal, ça surprend un peu mais ils font des rondes régulières, ils n’arrêtent personne ici bien sûr, et finalement nous n’avons pas de vigiles à demeure… On a aussi pu, sur des actions, réaliser des partenariats avec des commerçants, par exemple un atelier Wikipédia sur le fromage, et on s’est associé à une fromagerie qui en a fourni, on a appris à utiliser Wikipédia et à découvrir des fromages et des producteurs locaux.
Quelques questions plus pratiques, peux-tu nous donner les horaires d’ouvertures ? Te satisfont-ils ? On ouvre à 10 h et fermons soit à 17 h soit à 19 h, ça répond plutôt bien aux besoins. Le samedi et dimanche on ouvre plus tard, les gens n’aiment pas trop ça… Mais nous sommes ouverts les sept jours de la semaine.
Matériellement, quels types de documents offrent les collections de la bibliothèque ? On a 75 000 documents en tous avec bien sûr des livres, revues, de la musique… Mais notre offre spécifique à nous ce sont vraiment les équipements numériques : on prête des appareils photo, des écrans verts, des boites lumineuses, des tablettes graphiques, des ordinateurs avec des logiciels de création… On a vraiment une bonne offre. On constate d’ailleurs qu’avec notre parc d’ordinateur aujourd’hui on n’a plus vraiment d’attente, à la limite nous n’aurions plus besoin de faire de réservations car il y a assez pour la demande, ce qui est nouveau. À Montréal d’autres bibliothèques ont d’autres spécialités. Il y a 47 bibliothèques dans le réseau, et c’est au fond une seule et même collection, on a des bibliothèques spécialisées dans divers prêts d’objets : une va avoir des raquettes de ski, l’autre des outils de jardinage, l’autre des instruments de musiques. Ces objets-là doivent être remis aux bibliothèques d’attache contrairement aux autres documents, mais la même carte permet d’emprunter partout.
Qui est responsable du choix des livres et des collections ? Le choix c’est principalement la centrale, qui fait 90 % des acquisitions et du traitement. Ma collègue s’assoit avec la responsable de collection deux fois par année, elle lui donne les grandes orientations, les priorités, et elle s’en retourne faire les achats en lien avec la centrale. Pour les documents demandés par la communauté, nos usagers, et des projets divers j’ai un budget discrétionnaire d’environ 10 %. Cela inclut le matériel à acheter au médialab par exemple, qui est un service local et pour lequel c’est nous qui possédons l’expertise. Même chose pour des collections particulières comme la collection « Poètes du quartier » pour lequel les modalités d’acquisition peuvent être particulières. Pour ce qui est des demandes des usagers on achète pas mal tout, en se disant que ça va être emprunté par quelqu’un d’autre.
Puisque tu m’as parlé de l’obligation linguistique, y a-t-il des livres en d’autres langues que le français quand même ? Oui, à une époque c’était un peu comme voulait chaque endroit, désormais certaines bibliothèques reçoivent le mandat de développer des collections spécifiques en mandarin, en espagnol, en anglais… on peut renvoyer sur ces bibliothèques puisque la carte permet l’accès. À la bibliothèque Maisonneuve on a uniquement du français et de l’anglais, un 10 % des collections, principalement des best-sellers, et on refuse les autres langues, même quand c’est des dons, ce qui a pu être incompris par exemple lors du début de la crise en Ukraine, on a eu des propositions notamment de livres jeunesses, qui ont été refusés puisqu’on est une bibliothèque francophone.
Avez-vous un taux de renouvellement cible des collections ? Et des lignes spécifiques de désherbage/élagage ? On est quatre bibliothécaires avec chacun nos spécialités, qu’on couvre de l’achat à la suppression, il n’y a rien de très exceptionnel. Sur le renouvellement nous n’avons pas d’objectifs fixés, entre autres parce qu’on a encore de la place sur les tablettes, mais la majorité de la collection date de moins de cinq ans, ce qui est déjà une indication. Il y a eu des débats récents sur la question de la censure, de la liberté d’expression. Par exemple quand il y a eu le scandale avec les livres de Matzneff ils n’ont pas été retirés, pas rachetés évidemment, mais pas retiré là où ils se trouvaient. Et de temps en temps il y a des plaintes sur la représentation de la diversité sexuelle, récemment avec un papa qui vient se plaindre un matin parce que dans un livre deux pingouins mâles sont amoureux… Mais au fond on est en Amérique, on subit les grands courants culturels de ce genre, mais on est plutôt supporté par les autorités, donc on continue nos démarches de collections représentant la diversité de la collection, mais je t’avoue que ça nous inquiète avec l’avancée du fascisme aux États-Unis.
La bibliothèque accueille un certain nombre d’activités, en partenariat notamment, en avez-vous en participatif avec les usagers ? En partie, on a une table de groupe, où peuvent participer des usagers. Ce n’est pas pour un projet individuel mais on lance des appels à projets et ensuite on reçoit ça et on sélectionne.
En termes de communication, que déployez-vous ? On a toujours un mélange de communication numérique et de programmes papier. Au début on réalisait un envoi postal, ce qu’on ne fait plus, mais on le distribue toujours largement, notamment lors des événements extérieurs. On apparaît aussi dans le calendrier communautaire du quartier qui liste tous les événements et se retrouve partout dans les cafés, etc.
Quel SIGB utilisez-vous ? Ça s’appelle Sierra, je ne sais pas ce que l’on peut en dire ?
Comment faites-vous la classification ? On utilise la Dewey, adaptée pour le Médialab et les objets où ce n’est pas prévu par l’outil. On a juste sorti les romans policiers pour les mettre en évidence. Pour le reste on applique une Dewey assez précise qui va jusqu’à six chiffres après le point. On prend en fait les notices de la Grande bibliothèque, diffusées dans tout le Québec.
Selon vous, quels sont les facteurs qui influencent la fréquence de la visite des usagers la bibliothèque ? Présentement nous sommes très désirables : le bâtiment est neuf et est en lui-même est une sorte de carte de visite, même s’il peut impressionner. Il est vraiment très beau et attire beaucoup de visiteurs, même des groupes étrangers. Au-delà de ça il est important que dans l’éducation les personnes soient habituées à l’idée de rencontrer une bibliothèque, de s’y sentir légitime, et là il y a un fort déterminisme social. L’accessibilité universelle, la large ouverture et la programmation jouent aussi, comme la diversité de la collection et la propreté.
Selon toi, comment la bibliothèque peut-elle augmenter le nombre de ses usagers ? Honnêtement, actuellement on est toujours plein, sans espace en plus – que l’on ne va pas avoir, et c’est déjà très grand – je ne vois pas vraiment comment on pourrait accueillir plus de gens. L’espace jeunesse est toujours rempli, les tables sont toutes prises, y compris les salles de travail réservables…
J’ai du mal à saisir comment se combine l’autorité du provincial et du municipal, y-a-t-il une loi qui organise votre travail au-delà des directives municipales ? Comment cela fonctionne-t-il ? Il y a vraiment plusieurs paliers de responsabilité, historiquement le développement des bibliothèques municipales est une volonté provinciale, venue du mouvement indépendantiste québécois qui voulait que le peuple puisse s’émanciper et éventuellement devenir un peuple indépendant. Ça, c’est très historique, la volonté d’avoir des bibliothèques n’émane d’aucune ville mais bien d’une volonté politique par le haut. Les bibliothèques se sont donc développées avec de larges financements provinciaux, notamment pour les bâtiments, mais maintenant ça a été repris par les structures municipales comme un service normal et il est attendu qu’un conseil municipal consacre une partie de ses budgets au développement social et culturel (parfois aussi appelé « Loisirs »). Ensuite c’est aux professionnels de déterminer les orientations du service, on suit des normes venant de nos associations professionnelles par exemple, ou des demandes provenant des autres services municipaux. Pour résumer : l’arrondissement qui est mon employeur demande à ce que je fournisse une série de services à sa population, moi je dois le faire au mieux en fonction des normes professionnelles, lors des grands projets on peut se retourner vers le gouvernement du Québec pour obtenir des subventions (par exemple pour l’agrandissement de bâtiment ou la réalisation de mandats sociaux qui sont sous sa responsabilité). Tous ces niveaux de responsabilité, cela peut créer des tensions, récemment la ville de Montréal, même pas l’arrondissement vraiment la ville, a pris une position auprès du gouvernement pour dire que ce n’était pas à eux de nous dire quoi faire sur la question de la langue de nos services, et moi ma tâche c’est d’adapter mon offre en fonction des politiques à un moment déterminé. C’est complexe !
Le section des touts petits de la bibliothèque Maisonneuve, photo de Lëa-Kim Châteauneuf (CC BY-SA) trouvée sur WikiCommons. Mme Châteauneuf, une collègue, a aussi offert une photo pour mon article, et est présidente de Wikimédia Canada !
Que changerais-tu dans ta bibliothèque si tu le pouvais ? Sincèrement, je peux pas mal changer ce que je veux, j’ai du mal à trouver à part ce que j’ai déjà évoqué ! Disons une rampe d’accès pour les poussettes dans l’espace des enfants, on a un bâtiment neuf, avec une réflexion sur l’accessibilité universelle plutôt bien faites sauf que quand on arrive dans la section des tout petits : il y a trois marches ! Et forcément il y a beaucoup de parents avec des poussettes à cet endroit ! J’ai des dizaines de personnes à chaque semaine qui cherchent la rampe. Il y a un ascenseur mais c’est peu pratique, c’est plus loin, parfois en panne. Définitivement une rampe pour les poussettes !
Au-delà de la rampe d’accès, quelle serait ta bibliothèque idéale ? Au fond pour moi c’est toujours la notion de bibliothèque comme espace public, qu’elle soit un espace de vie. On doit y retrouver ce qu’il faut pour apprendre, mais apprendre c’est large, donc des espaces de rencontre, de mise en commun… L’idée c’est que ce soit adapté à chaque fois à la communauté que la bibliothèque dessert, donc ça ne peut pas se reproduire d’un endroit à l’autre, mais mettons que si l’espace est essentiel, il y a une bibliothèque à Toronto qui a poussé le concept jusqu’à supprimer les documents pour offrir de magnifiques espaces de coworking, il me manquait quelque chose. Des artefacts justement ! Ça peut être des livres ou autres choses, mais il me semble qu’il faut des preuves physiques matérielles pour voir ce qui est produit par la communauté. Tout ça peut paraître abstrait, mais l’architecture a une grande importance dans la construction imaginaire du lieu. Il y aurait de grands espaces, des plus petites salles pour se retrouver en groupe, de grandes fenêtres, mais ce lien fort aux espaces et aux traces matérielles de la communauté, avoir accès à ce que les autres ont fait et nous même participer à cet ensemble.
Entretien réalisé en Zoom le 03 février 2025, puis repris par courriel
1 Le terme « baccalauréat » désigne au Québec l’équivalent de la licence en France, et non du baccalauréat.
2 Terme québécois pour désigner les sans domicile fixe.
3 En termes de grade cela s’apparente assez bien à bibliothécaire et assistant de conservation en France, les aides-bibliothécaires se rapprochent des adjoints du patrimoine.
4 La Coalition Avenir Québec est un parti de droite nationaliste, mais qui n’est pas indépendantiste, au pouvoir depuis 2008. Le terme nationaliste n’a pas le même sens en France qu’au Québec, sur l’échiquier français la CAQ serait proche du centre droit, avec une teinte sur l’identité québécoise et sa défense qui sont propres au milieu minoritaire canadien.
5 La littératie désigne la capacité à accéder, comprendre, utiliser et produire l’information, elle peut se décliner sur différents sujets et implique une part active de l’usager, l’amenant vers une autonomie, une montée en compétence.
Comme à chaque fois, cliquer sur les images amène sur l’article.
Lors du congrès 2022 de l’Association des bibliothécaires de France, le sociologue Denis Merklen (dont j’avais parlé ici) a réalisé une conférence d’ouverture qui a tapé dans l’œil des éditrices des Presses de l’enssib. Elles ont décidé d’appeler une dizaine de professionnels très divers – allant de grands pontes à des militants associatifs en passant par un collègue ayant posé une question lors de la conférence – afin de leur proposer de commenter et prolonger la réflexion de Merklen, dans une série de rebonds aux approches très diverses. Avec Stéphanie Khoury nous ne sommes pas de grands pontes, mais nous avons été contactés suite à la parution de notre opuscule, Les Bibliothèques de proximité (Presses universitaires Blaise-Pascal). Comme pour l’ouvrage, nous avons écrit à deux mains un texte nommé « Assumer la communauté », et tout est en accès libre sur openedition ici, avec la conférence inaugurale et ses exégèses et prolongements ! Pour notre part nous partons vraiment de quelques mots et d’une idée générale et glissons sur ses propos en le croisant avec d’autres (notamment un texte brillant de Cécile Boulaire) :
En tant que critique BD comme en tant que bibliothécaire, il arrive souvent que vienne la question du « roman graphique », terme qui m’énerve toujours un peu pour ce qu’il charrier souvent dans la bouche de celles et ceux qui l’utilisent : se distinguer de la bande dessinée, souvent en étant loin des intentions et du contexte originel du terme. Il reste que le terme a eu un succès marketing réel, et impose de s’adapter à cette réalité langagière pour, en tant que bibliothécaire, accueillir correctement et répondre aux demandes des personnes qui viennent régulièrement se renseigner auprès de nous. Alors le roman graphique en bibliothèques, qu’en faire ? Je tente de détricoter tout cela dans cet article pour la revue roumaine Meridian Critic, une revue de littérature consacrée au « roman graphique » justement, et se trouvant soudain avec un article de bibliothéconomie, qui m’a permis d’enfin poser cette réflexion qui me trotte depuis longtemps en tête.
Étant chercheur sur la bande dessinée, il y a une certaine logique à ce que je publie un jour dans Comicalités, et pourtant je ne l’avais toujours pas fait ! En réalité j’avais des articles en attente de parution depuis pas mal de temps, mais outre que j’étais très en retard sur certains articles il y a un temps normal de publication et, hasard de calendrier, deux papiers sont parus en quelques mois d’affilés ! Comme il y en a deux, je ne mets pas le logo mais un extrait d’image à cliquer.
J’ai ainsi participé au dossier « Dessins d’enfance dans la bande dessinée », auquel j’avais proposé un article un peu atypique puisque sans double aveugle puisque je revenais sur mes archives de « dessinateur de la famille » ou « artiste de la classe » qui, finalement, n’a pas vraiment continué. J’y montre un rapport aux codes de la bande dessinée (bulles, cases, séquences) même avant de savoir lire et, surtout, un rapport à la publication, en singeant les codes du magazine ou de l’album. Cela s’appelle « Bande-dessiner avant de savoir lire, une exploration d’archives personnelles », je suis très curieux de retours dessus, car l’intérêt ne me semblait pas évident mais, curieusement, il intrigue.
Le deuxième article est la version largement augmentée d’une communication tenue lors d’un colloque MédiaBD sur la bédéphilie sur la « bédéphilie en revue ». Il trouve désormais sa place dans le dossier permanent de Comicalités sur l’« Histoire et influence des pratiques bédéphiliques ». C’est un dossier passionnant dans son ensemble, sans surprise j’aime beaucoup ce sujet, j’y ai écrit un article très nerd que j’aime bien aussi, à savoir l’analyse de l’ensemble des chroniques « Et les fanzines ? » publiées dans Spirou de décembre 1972 à mars 1978. Il s’agit d’une section assez marginale, qui a connu à peine plus de 80 occurrences sur six années d’existence, dans un hebdomadaire, mais elle-même histoire du fandom, discussions entre fans, petites annonces, et laisse voir énormément de choses passionnantes. Au rang des choses intéressantes mises à jour : de futurs acteurs du milieu déjà visible, l’émergence d’un vocabulaire spécifique (avec par exemple des hésitations sur « fanzinothèque » ou « fanédithèque »), des échanges très marqués sur les questions de production matérielle, etc. Et je ne vous parle pas de cet hommage cherchant des auteurs japonais en 1973 ! (sans succès)
Après un article sur les fanzines dans les bibliothèques municipales, j’ai profité de ma formation d’élève conservateur territorial des bibliothèques et d’une journée d’étude que nous organisions avec nos collègues élèves conservateurices d’état sur la question de la précarité en bibliothèque pour réaliser avec Soizic Adam, Marie Denancé et Juliette Eyméoud cet entretien avec Alexandre Favereau-Abdallah, responsable des politiques de développement des publics et d’accueil des publics du champ social au service des bibliothèques et du livre de la Ville de Paris, publié par le Bulletin des bibliothèques de France en septembre.
Décidément toujours en lien avec l’Enssib, les Presses de l’école ont publié en septembre un ouvrage qui vient poursuivre et compléter le travail que j’avais entamé avec Bandes dessinées en bibliothèques (Cercle de la librairie, 2018). Dans ce premier ouvrage sur le sujet, Benjamin Carco avait rédigé plusieurs chapitres. Cette fois il dirige l’ouvrage Valoriser les bandes dessinées et les mangas en bibliothèque, dans la collection La Boîte à outils, et j’y ai écrit un chapitre nommé « Recommander des bandes dessinées en bibliothèque : prescrire et/ou ouvrir », qui a surtout pour objet de présenter différentes médiations atypiques ou originales autour de la bande dessinée. Le volume a l’air tout à fait passionnant, avec des données à jour, plus de place pour les bibliothèques universitaires et une très belle contribution graphique de Chloé Cruchaudet, entre autres.
Au rang moins purement utilitaire en terme de qualifications universitaires, mais toujours intéressants pour se forcer à des lectures fines d’ouvrages, j’ai aussi rédigé plusieurs recensions d’ouvrage ces derniers mois, pour des revues différentes. Les recensions sont aussi pour moi l’occasion de parfois, pas systématiquement loin de là mis parfois, sortir de la bande dessinée pour explorer d’autres champs : les fans studies il y a quelques temps (évoquées dans mon précédent post d’index universitaire), le livre d’occasion ici, etc.
J’ai donc publié quatre recensions ces derniers mois, la première dans Distances et médiations des savoirs, revue du CNED, à propos de Le livre d’occasion, sociologie d’un commerce en transition, de Vincent Chabault (Presses universitaires de Lyon). Ce sociologue du commerce clôt ainsi une série de recherches sur le commerce du livre :
Pour la Revue française des sciences de l’information et de la communication (ou j’ai projet de bientôt parler fanzine), j’ai rédigé une recension sur le catalogue de l’exposition sur La bande dessinée du réel : Une nouvelle forme de journalisme ?, de Florence Amsbeck & Christophe Cassiau-Haurie. Ce catalogue d’une exposition ayant eu lieu dans une bibliothèque (la BnU) synthétisait assez magiquement de cette étrange discipline qu’est l’infocom et dont dépendant les bibliothèques, le journalisme ou l’étude médiatique.
Et pour conclure, bande dessinée toujours, quand même oui je continue mes passions hein ^^, avec cette recension des actes du colloques À coups de cases et de bulles – Les violences faites aux femmes dans la bande dessinée, un ouvrage dirigé par rien moins que quatre personnes (Frédéric Chauvaud, Lydie Bodiou, Jean-Philippe Martin et Héloïse Morel) qui a l’avantage d’être aussi entièrement en ligne sur openédition ! Cette recension là est dans le dernier numéro de Questions de communications, revue à vocation interdisciplinaire et pluraliste du Centre de recherche sur les médiations de l’Université de Lorraine.
En tant que coprésident de l’Association des élèves conservateurices territoriaux de bibliothèques (AECTB) durant un an et quelques mois, j’ai participé à tout un tas de choses qui sont évidemment collectives (préparations aux oraux, actions internes, lobbying pour la profession…) mais j’ai aussi pu, sur la fin de scolarité, mettre à profit mes habitudes d’interviewer pour la section « Portraits de conservateurices » du site. Vous trouverez donc ci après les six portraits que j’ai réalisé, tous à partir de trois questions identiques + une (deux dans un cas), de conservatrices et d’un conservateur de bibliothèques travaillant pour des collectivités.
Tous les portraits sont sur le site mais, pour mémoire :
En novembre 2022 je fais un point sur mes publications en début de troisième année de doctorat, alors que je me réinscris pour une 4e (et théoriquement dernière) année, voici le nouveau point ! J’écrivais en conclusion : « À suivre : d’autres recensions (pour le BBF et Communication…), des articles pour le Bulletin des bibliothèques de France, La Revue française d’histoire du livre, Comicalité, Voix Plurielles, Mémoires du livre, Archives des lettres canadiennes, Images du travail, Travail des images, Hermès et quelques autres projets, ainsi que deux directions de revues ». Le temps universitaire étant ce qu’il est, certains de ces articles ne sont toujours pas parus (voire écrit), mais la majorité oui, et par ailleurs d’autres se sont invités là !
En amorce toutefois, j’avais oublié dans ma dernière synthèse, une recension pour Textimages, revue d’étude du dialogue texte-image, qui a consacré un numéro à « Espaces et formes du texte dans la bande dessinée » sous la direction de Blanche Delaborde, Benoît Glaude et Pierre-Olivier Douphis. Je n’y avais pas écrit de long article, ce n’est pas vraiment mon champ, mais j’avais avec plaisir donné ma lecture de Presse et bande dessinée. Une aventure sans fin, ouvrage collectif dirigé par Alexier Lévrier et Guillaume Pinson aux Impressions nouvelles. Textimages n° 21 est paru au printemps 2022, désolé pour l’oubli et revenons donc au post-novembre.
Paru très peu de temps après mon point de l’an dernier, « Sylvie Rancourt, après Montréal » me permet d’étendre dans le Voix plurielles Vol. 19 n° 2 (novembre 2022) une communication donnée lors d’un chouette colloque sur la bande dessinée hors champ, en profitant d’un numéro sur le thème « Hors des centres : bande dessinée et comics au Canada » , dirigé par Chris Reyns-Chikuma et Jean Sébastien. J’y étudie le travail de Sylvie Rancourt, autrice intégrée au champ comme une originalité, avec un discours souvent répété sur la naïveté et son arrêt de la bande dessinée, ce alors qu’elle n’est ni complètement ignare de la bande dessinée (elle a indiqué en avoir toujours lu) et qu’elle a continué à produire des centaines de planches, mais après avoir quitté la capitale pour la campagne québécoise, où son travail était donc complètement inaperçu. Une relative invisibilité accentuée par son choix de faire dessiner ses récits par d’autres personnes, des personnes encore moins installée qu’elle dans le milieu et souvent très amateures. Il y a honnêtement encore beaucoup à écrire sur elle et ce travail je pense, mais ce papier premier une première étude de son travail post-2000 et je suis vraiment très content d’avoir pu le mener, d’autant que j’ai envisagé tout un doctorat sur Rancourt.
Un exemple de mini-zines auto-édités par Rancourt dans les années 2010
Images du travail, travail des images est une belle revue étudiant, comme son nom l’indique, la représentation picturale du travail, avec un angle en grande majorité sociologique. Leur n° 14, paru en février 2023, voit son dossier être entièrement consacré à la bande dessinée, sous la codirection de Jean-Paul Géhin, Françoise F. Laot et Pierre Nocérino. On y trouve notamment plusieurs contributions en partie en bande dessinée, ce qui est très stimulant, mais je n’avais ni le temps ni la compétence pour répondre sur cet axe. Il s’avère que la revue a aussi une section de textes courts, d’analyses brèves d’une image, potentiellement d’une planche, qui m’a permis de participer quand même avec ce commentaire d’une planche de La Petite Russie, une bande dessinée semi-biographique de Francis Desharnais sur une communauté autogérée du Québec.
Après avoir publié quelques recensions dans le Bulletin des bibliothèques de France, j’y ai publié le point d’étape « Fanzines et bibliothèques en France : une relation contradictoire », synthèse d’observations et enquêtes auprès des quelques rares fonds de bibliothèques territoriales accueillant des fanzines, et de leur politique pour la mise en valeur de ces fonds atypiques (souvent il n’y en a pas vraiment, mais parfois du désir !).
Le gros projet universitaire de cette année, hormis la rédaction de thèse débutée en juin, est sans nul doute la codirection de mon premier numéro de revue universitaire. C’est grâce à Philippe Rioux, qui m’a invité à faire ce travail avec lui, que j’ai eu la chance de pouvoir travailler sur le vol. 14 (n° 1) de Mémoires du livre/Studies in book culture consacré à « La bande dessinée vagabonde ». Pour le premier numéro que cette revue bilingue publiée par l’Université de Sherbrooke consacre à la bande dessinée, nous avons pris le parti des circulations, des transferts culturels et jeux d’adaptation et resémantisations. Les propositions ont été nombreuses et c’était proprement passionnant, même si le sujet permet sans nul doute de publier nombre d’autres articles. Pour ma part, je cosigne logiquement l’introduction avec Philippe, où nous détaillons un peu nos ambitions, mais ait aussi eu le plaisir de cosigner un autre texte, avec Noémie Sirat, à propos des Nombrils et de la place de leur québécité dans son parcours européen au sein du magazine Spirou. L’article se nomme « Vers les Nombrils universels » et constitue clairement un angle important de mon travail de recherche, annoncé dès le résumé de quelques paragraphes de ma thèse quand je me suis inscrit. Je suis très très heureux qu’il paraisse, tout comme tout le numéro, on trouve les articles cités en lien et tout le numéro en cliquant sur l’image ci-dessous :
Au rang des recensions je suis bien content du doublé au sein de la belle revue Communication, éditée par l’Université de Laval, mais au Québec, à laquelle j’avais forcément envie de contribuer. J’avais écrit ces textes il y a bien un an et il s’agissait de retour sur des ouvrages de Fan Studies, champ que j’ai vraiment envie d’explorer même si ce n’était pas l’urgence de la thèse. J’ai donc lu avec grand intérêt deux ouvrages sur le sujet : Les fans, Une approche sociologique, de Gabriel Segré (Presses universitaires Blaise Pascal, 2020), dans une collection que j’aimais tellement que j’ai finis par y écrire un livre entre-temps, et Les Fans. Publics actifs et engagés, de Mélanie Bourdaa (C&F Editions, 2021), qui s’impose comme la spécialiste française des études de fans et est pour sa part en sciences de l’information et de la communication.
Enfin, toujours dans les recensions, j’ai profité de cette rentrée pour publier ma première note de lecture sur le carnet biblio de La Brèche, association de chercheureuses sur la bande dessinée qui est chère à mon cœur, puisque j’ai été des cofondateur, puis membre de sa collégiale durant deux ans. Mais je n’avais encore rien publié sur le carnet, chose désormais faîte avec ce recueil d’entretien avec des éditeurs de bandes dessinées alternatives par Frédéric Hojlo.
Dans les choses à venir encore en 2023-24 donc, outre la thèse, mes premiers articles sur Comicalité (il était temps ! Mais a priori rien de moins que trois dans trois dossiers différents), et des propositions en cours chez Hermès, Belphégor, Meridian Critic, ¿ Interrogations ?… Avec plusieurs collaborations, ce qui me réjouit ! Des articles pour neuvième art, bien sûr, et pleins de projets, mais que je mets de côté pour la rédaction de thèse.
Au sein de l’Institut national des études territoriales, différents groupes participent à une veille collective dont les synthèses sont publiées dans la L’Être Auclert, lettre d’actualité des élèves administratrices et administrateurs. Je suis membre de plusieurs groupes et ai fait quelques synthèses d’articles, globalement ce sont des résumés sans grand intérêt de conservation et assez bref, ils servent à partager de l’information. Pour le groupe Culture, j’ai toutefois fait ce point un peu plus détaillé à propos d’un ouvrage fameux de Denis Merklen dans la profession des bibliothèques, et sur sa résonance avec les mouvements sociaux et destructions de lieux culturels ayant suivi le meurtre de Nahel au début de l’été. Pour le coup je trouve intéressant de l’archiver, car il donne une synthèse et des ressources, voici donc :
Si un ministre a pu dire que « comprendre c’est déjà excuser », tous les professionnels travaillant sur les questions sociales, culturelles, et plus largement accompagnant la vie quotidienne, savent qu’il n’en est rien : comprendre, c’est tenter de comprendre, pour mieux prévenir et servir. C’est dans cette optique qu’en 2013 le sociologue Denis Merklen a publié Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? Un ouvrage de fonds au titre marquant, qui a fait date, dont les conclusions peuvent s’élargir à d’autres secteurs culturels, et qui résonne dans le contexte post-révolte de cet été.
Dans cet ouvrage il révèle qu’entre 1996 et 2013 70 bibliothèques ont été incendiées en France, dans une relative indifférence. Comment un lieu souvent ancré dans les quartiers, pensé pour l’accès libre et l’émancipation peut ainsi être détruit ? Sans justifier l’attaque d’autres institutions, celle-ci — par exemple celles des maisons de quartiers — paraît insensée. Et le discours général va en ce sens, accompagnant une réaction de perplexité : nihilisme, volonté de détruire, idiotie…
Dans sa grande enquête, débutée à partir des émeutes de 2005 où 13 bibliothèques ont été brûlées, Merklen a fait un large travail d’identification, mais aussi d’entretiens avec des bibliothécaires et quelques personnes condamnées pour avoir brûlé des bibliothèques. La conclusion est claire : le choix des bibliothèques, s’il n’est pas toujours particulièrement motivé, n’est pas absolument anodin, et il a une réalité politique. Malgré l’ouverture maximale des lieux, ils restent incarnés comme des lieux du livre, de l’écrit, et de la culture légitime, souvent en corollaire de l’école. De là, s’y trouve toute une gamme de fractures symboliques qui font de ces lieux ouverts des lieux violemment excluant. De par leur statut de lieu de culture, même s’ils sont portés par les mairies, ils incarnent une sorte de volonté descendante assimilable à un état qui ne reconnaît pas les siens. Par ailleurs, de par la neutralité des fonctionnaires, les employés ne peuvent prendre parti ou agir en militant, de ce fait ils sont forcément du côté de l’autorité. En témoignage cette étonnante déclaration d’un jeune déclarant en 2007 « Si Sarkozy passe, on crame la bibliothèque », quand bien même la ville est PCF et que Sarkozy n’est pas particulièrement lié au monde des bibliothèques.
Merklen ne permet pas d’avoir une réponse à comment éviter de brûler des bibliothèques, mais son ouvrage rappelle combien, malgré un discours médiatique insistant sur des actes sans réflexions, la logique de certaines attaques vient de quelque part. En attaquant un lieu social au cœur de son quartier, on se punit, mais on attaque aussi un exemple de violence symbolique. Une idée qui peut être étendue, en se méfiant toutefois des contextes (2005 et 2023 n’ont pas les mêmes ferments), pour comprendre les actes de cet été, ce sur quoi s’est questionnée une table ronde de l’ABF en juillet. Le sociologue Julien Talpin, suivant Merklen, y a rappelé le rôle profondément « institutionnels » de lieux culturels qui ne sont que peu fréquentés par les habitants des quartiers défavorisés, et qui véhiculent des univers sociaux qu’ils rejettent régulièrement. Talpin souligne que si des services publics sont ciblés ils ne le sont pas tous : dans un quartier l’EPHAD et la piscine ne sont pas ciblés par exemple, le rapport n’est pas le même. C’est assez signifiant même si cela mérite d’être étudié.
Une recette est bien difficile à appliquer, mais dès un texte de 2008 Merklen et Murard soulignaient une voie possible : celui de reconnaître pour commencer que oui, les employés d’établissements culturels ressemblent très rarement aux populations qu’ils veulent toucher. Vivant de la culture et dans un monde culturel, ils doivent forcer leur nature pour réussir à faire entrer plus fortement le public souhaité dans les lieux, et qu’ils se l’approprient. Cela peut paraître injuste étant donné l’important travail sur l’inclusion et les droits culturels, notamment en bibliothèques, mais il reste que la majorité des populations restent des non-publics, et être convaincu de l’injustice d’un regard ne suffit pas. Plus largement, si les bibliothèques doivent assurément continuer ce travail sur elles-mêmes, il faut aussi admettre que la question est plus large et que sans une politique générale de désenclavement des banlieues et d’une lutte générale sur les questions de discriminations et de maintien de l’ordre, en admettant des problèmes systémiques, il n’y a guère de salut possible.