Les études sur les pratiques de lecture soulignent souvent qu’une des particularités de la bande dessinée est qu’elle fait fréquemment l’objet de relectures, de manière régulière, ce qui est plus rare pour les autres types de livres. Les raisons sont assez simples. Elles tiennent d’abord à ses origines et à ses liens avec la littérature jeunesse, qui, elle aussi, se prête volontiers à la relecture, y compris à l’âge adulte sous l’effet de la nostalgie – je relis ainsi très régulièrement, comme des lectures de « réconfort », Gaston Lagaffe ou QRN sur Bretzelburg de Franquin. Elles tiennent également à certaines caractéristiques historiques du médium : la brièveté des récits (le gag, l’album de 48 pages) et la sérialité. Avant d’entamer un nouveau tome, on relit souvent les précédents pour se remémorer l’intrigue, d’autant qu’il s’écoule fréquemment un an, voire davantage, entre deux parutions.
Avec les évolutions du secteur, qui s’adresse désormais largement à un public adulte, et avec l’essor de formats plus volumineux ainsi que des one-shots, on peut toutefois se demander si la bande dessinée se relit encore autant qu’auparavant. Et pourtant, il existe justement une bande dessinée que j’ai découverte à l’âge adulte, qui n’est pas une série, qui n’est pas particulièrement connue, et qui produit toujours cet effet sur moi : Fables nautiques de Marine Blandin (Delcourt, 2011).
Contrairement aux classiques de Marcinelle que j’évoquais au premier paragraphe, on imagine assez mal le ressort nostalgique ici : j’ai dû le lire un an après sa sortie, vers mes 23 ans, en licence. Je publiais déjà Gorgonzola depuis des années, écrivais sur la bande dessinée, avec déjà un rapport à la lecture de bande dessinée qui n’était plus directement naïf. Cet album, je ne l’attendais pas spécialement, j’étais passé à côté (malheureusement ça arrive à beaucoup de bons titres de la collection Shampoing qui n’a pas une com dingue), et c’est en passant par le Québec que je l’ai découvert. J’achetais à l’époque tout ce que produisait Colosse (une maison de microédition qui nous a fait découvrir notamment Sophie Bédard, Juli Delporte, Saturnome…) et voici que je me retrouve avec Carnets de bord, un petit zine de croquis et travaux préparatoires autour de l’album. J’avais acheté les yeux fermés tout ce que j’avais trouvé sur le stand angoumoisin de l’éditeur et avais donc un livre « autour du livre » sans avoir le livre, ce qui était un peu frustrant et m’a d’abord un peu vexé. Puis, afin de pouvoir profiter de cet achat un peu absurde, acheter Fables nautiques.
Fables nautiques se passe dans le désert, dans une piscine ouverte géante, une sorte de truc de Center Park, mais pas cheap et en art déco, empli de végétation, qui vit en autarcie avec sa faune humaine et ses mystères. Il s’y passe plein de choses en parallèle, on suit des grappes de personnages, leurs interactions et la manière dont, quelque part, chacun tente de tenir ce micro-monde. C’est un album surprenant, et il m’a pris par surprise. J’aime l’eau et, enfant, je m’imaginais souvent enfermé dans une sorte de piscine où je vivais, entre bains, douche et vapeur d’eau : ce n’était pas angoissant, plutôt reposant. Curieusement, quand j’ai filé des livres à des gens, plusieurs ont trouvé cette piscine couverte oppressante ; moi, je la trouve dingue, belle, pleine de vitalité, de bonds et de drôlerie. Il y a de bonnes idées de partout (ha, la course des nageuses qui migrent, les vieilles fripées du jacuzzi, la carotte mystérieuse…) et, à la fin, j’étais très apaisé.
Alors peut-être qu’en effet, en le relisant, il y a finalement un rapport nostalgique, au fait de retrouver cet état de douceur post-lecture, ce alors même que, sans divulgâcher, la fin est plutôt une grande destruction qu’un barbottage. Plus qu’un rire ou un souvenir d’enfance, j’y vais pour trouver un monde que je trouve très beau, où j’ai envie d’être aux côtés des personnages. Et pourtant, ce n’est pas joli joli, ce qu’il s’y passe, la piscine est construire sur un cimettière d’animaux qu’on oublie vite sous la joliesse des vitres. Bref, c’est un livre que je relis souvent, quand j’ai envie de me faire plaisir ou que je me sens un peu triste. C’est comme Gaston, et ce n’est pas du tout pareil.
La force formelle de Blandin, son jeu sur les longueur, les corps, est très frappantes avec les inséparables nageuses synchronisées.
Cet album est touchant aussi parce que je l’avais dans mon sac un jour où je dormais avec ma chère amie Marlène Rousselet, qui souffre d’insomnie et qui dévore toutes les bandes dessinées que je trimballe. Elle l’a aimé autant que moi, pour d’autres raisons sans doute, mais je crois que c’est un des livres qu’on a le mieux partagés. D’ailleurs, elle en a fait une chronique radio des années plus tard ou elle insiste sur le fait qu’elle a eu besoin de se le procurer et qu’elle aime le relire ! Ce livre est quand même formidable, il me fait du bien et il me connecte (bon, sans qu’elle le sache, mais je pense toujours à elle en le lisant) à quelqu’un qui est trop loin. Double dose de réconfort.
Tout n’est que luxe, calme et volupté, mais pas vraiment.
Crédit bandeau : bandeau d’une expo Fables nautiques à Angoulême en 2012 ! Elle avait l’air chouette.
Il y a peu en retournant chez mes parents j’ai récupéré mes trois albums de James Bonk, série de strip parodiant James Bond par Manu Boisteau et Paul Martin. James Bonk est une série amusante, sans doute pas la plus grande de toutes les séries j’imagine, mais qui a bien tenu la relecture – et il n’y a pas tant de séries de strips francophones dans la masse de bandes dessinées1.
Quelques blagues ont un peu vieilli (la grossophobie, toujours), mais cet agent secret pataud, gaffeur, entouré d’une équipe assez branquignole elle-même, m’a encore arraché quelques sourires. La manière dont, au fil des strips, une histoire plus longue se dessine, est assez précurseur pour une série jeunesse des 90’s. Et on y retrouve avec un certain plaisir la régularité de la série de journal, avec ses impondérables (ainsi de strips, ou même un récit plus long, sur Noël, etc.) et ses récits intermédiaires qu’on s’imagine avoir duré de nombreuses semaines (l’histoire de Ted le taré, du squat de l’appartement de Bonk par le service, du colloque secret des super-espions…).
Feuilleter les numéros de sa première décennie démontre nombre de transferts, Pommaux et Chaland illustrent par exemple des romans, et dès juillet 1994 un supplément d’été nommé Les vacances de Cochonot permet à Lewis Trondheim de publier chez Bayard. L’année suivante, une pleine page de strips, format relativement rare en France, offre à quatre auteurs une rubrique régulière : Manu Boisteau et Paul Martin avec James Bonk, Jean-Claude Götting, figure marquante de la bande dessinée alternative des années 1990 (avant d’être célèbre comme illustrateur des couvertures françaises d’Harry Potter), avec Rébecca, Trondheim avec Les Aventures sur Mars et Stanislas, encore un cofondateur de l’Association, avec Le Savant fou. Si au fil du temps seul James Bonk se maintient, Les Aventures sur mars s’achevant en plein suspens, le magazine ouvre ses pages en 1996 à Henriette, reprise d’un personnage que Dupuy et Berbérian avaient créé dans une version bien plus noire pour Fluide glacial. Là encore, ce duo d’auteurs incarne une vague importante de la « nouvelle bande dessinée », une orientation qui sera une fois encore confirmée par l’arrivée de Grand Vampire, de Joann Sfar, au tournant de l’an 2000.
James Bonk n’est sans doute pas la plus alternative des formes mais quand, lecteur de Je Bouquine (et surtout de ses BD) j’ai découvert la série, elle me plaisait beaucoup, notamment parce que j’y retrouvais l’excellent dessin de Boisteau. Avec ses rondeurs et sa grande expressivité, j’y reconnaissais sans nul le trait familier de La vie de la Rédak ou de Maudit Manoir (avec ses merveilleux monstres horrifico-rigolos) que je lisais jusqu’alors dans Astrapi, auquel j’étais abonné. Un chaînage (pour reprendre un terme éditorial cher à Bayard2) entre deux revues du groupe qui se faisait d’une manière logique en termes d’âge, mais non chronologique en termes de parution : né en 1989, j’étais abonné à Astrapi entre quelque chose comme 6 et 10/11 ans, et James Bonk a débuté en 1995, avant de continuer un certain nombre d’années. Je ne serai pas surpris qu’il y en ai encore eu quand j’ai eu des Je Bouquine entre les mains, mais j’ai de toute manière dévoré les bandes dessinées des numéros du CDI une fois au collège, remontant le temps.
Bref : James Bonk c’est bien dessiné, James Bonk c’est rigolo, James Bonk c’était familier, un rendez-vous régulier.
Un strip de Noël, classique d’une série de presse, rythmée par le calendrier
Mais James Bonk, dans mon parcours, c’est aussi la découverte d’un éditeur puisque, alors que je suis en troisième, je découvre l’existence de recueils chez Cornélius – en fait un premier recueil en format strip était paru en 19993 mais je l’ignorais. Je me souviens les avoir achetés dans la libraire (Lamiré s’appelait-elle) collée au collège, donc j’en déduis que j’y étais encore – c’est possible je l’ai quitté en juin 2003 et c’est sorti en mars, mais peut-être y suis-je retourné en seconde je ne sais plus. En tous cas la libraire n’avait pas beaucoup de BD, et j’avais globalement acheté ce qui s’y trouvait (dont Polonius, de Tardi et Picaret, absolument pas une lecture pour 12 ans mais c’est une autre histoire).
J’ai donc demandé à commander les James Bonk, et de mon souvenir c’était compliqué, car cet éditeur halalala me disait-elle. L’éditeur, c’est Cornélius, le volume a fini par arriver et c’est le début d’un engrenage puisque ce sera une de mes portes d’entrée dans la BD alternative. On voit ci-dessous en rouge le fameux premier tome, resté quand même dans un assez bon état vu l’âge de l’acheteur et le taux de lecture !
J’en profite pour souligner ici un processus intéressant puisque James Bonk paraissait en couleur et que la série a été regrisée (et visiblement à la trame) pour l’album. C’est Charlotte Boisteau qui s’en charge et qui est crédité pour la « mise en gris » ce qui, enfant, me paraissait très poétique.
Les trois albums, sur le carrelage de chez mes parents, donc dans leur environnement jusqu’ici (je les ai récupéré). Les deux premiers sont parus en 2003, le dernier début 2004.
C’est à peu près à la même période que mon frère va acheter Le Dormeur, de Lewis Trondheim (auteur déjà lu dans Je Bouquine, donc), lui aussi dans la collection Delphine. J’ignore vraiment dans quel sens ça s’est fait ensuite, j’ai identifié la collection, certainement, et chez mon nouveau libraire, maintenant que j’étais dans la grande ville (à Laval, en internat), il y avait du Cornélius.
Au fil des ans, je forge mes goûts, et ça se passe par paquet, par bloc, par collection au fond : je voulais lire – et avoir – tout Cornélius (et Futuropolis ensuite). Depuis, si je conserve une grande affection pour ces éditeurs et partage beaucoup de leurs choix, je me sépare sans scrupule de titres qui m’intéressent moins. Ce n’est évidemment pas le cas des James Bonk qui, au-delà du simple plaisir de lecture, et potentiellement de la nostalgie, sont la première clef de cette découverte, de ce déferlement qui remplit ma vie et ne la quitte pas, de cette étagère chez mes parents où sont rangés la majorité de mes Cornélius…
J’ai lu d’autres Boisteau, de petits albums chez Thierry Magnier, un improbable guide du poney, un album plus adulte dont je n’ai pas retenu grand-chose maintenant mais que j’avais apprécié. Son trait est absolument reconnaissable et il est très fort. Sans lui, clairement (désolé pour Paul Martin, mais de fait il y a eu une reconnaissance graphique dans mon premier intérêt), mon histoire avec la BD alternative aurait été différente. Elle aurait existé, mais il n’y aurait pas eu, si tôt, mon premier Cornélius acheté avec mon argent, et donnant un rôle si important à cet éditeur dans ce monde qui s’ouvrait.
Alors merci monsieur Boisteau, et j’ai bien envie de retourner explorer cette bibliographie.
Cet album est réédité chez les Fourmis rouges mais j’avais acheté cette version à l’époque, il y avait des autocollants même.
1. Mais oui, il y en a, il y a sans doute une histoire du strip français contemporain à écrire (Nick Butch l’a tenté pour le Québec) car ça reste assez méconnu.
2. Comme l’écrit ma chère directrice de thèse Française Hache-Bissette : « Si Le Journal de Tintin se proclame fièrement « Le journal des jeunes de 7 à 77 ans », les autres titres choisissent d’affirmer leur positionnement avec des tranches d’âges beaucoup plus resserrées. Le découpage a fluctué au cours du temps. Aujourd’hui, on distingue trois grandes familles : « Éveil » pour les moins de 6 ans (40 % de l’offre), « Enfance » avec les premières lectures à partir de 6 ans, « Adolescents » à partir de 10 ans. En 1956, Perlin et Pinpin, l’hebdomadaire éducatif catholique des prêtres de l’Union des œuvres catholiques de France, choisit de s’adresser aux 5-8 ans mais c’est en 1966 avec le lancement par La Bonne Presse de Pomme d’Api pour les 3-7 ans que les éditeurs de presse commencent à s’intéresser aux non-lecteurs. En 1986, le groupe, qui a entretemps pris le nom de Bayard, crée même Popi, un magazine pour les 1-3 ans qui parachève un chainage allant quasiment de la naissance à l’adolescence, avec Astrapi (1978) pour les 7-11 ans, puis Okapi (1971) pour les 10-14 ans et Phosphore (1981) à partir de 14 ans. Les transitions entre les âges se font plus fluides : dans un univers où le mode de distribution est principalement l’abonnement (75 %) et où les titres renouvellent 100 % de leur lectorat tous les trois ou quatre ans, il est vital de fidéliser son lectorat en lui proposant de passer sans contrainte d’un titre à l’autre en cours d’abonnement. » La presse pour la jeunesse : entre éducation et récréation, dans l’indispensable Manuel d’analyse de la presse magazine (dir. Claire Blandin), Armand Colin, 2012 (p. 203-211).
3. La chronique est de Kaze Dolemite, qui est aussi un auteur de BD, et son trait, quand on y pense, a vraiment un lien avec celui de Boisteau, une influence ?
JJe doute que beaucoup le sachent mais, quand j’étais étudiant, j’ai été quelques années attaché de presse de plusieurs maisons d’édition alternatives (6pieds sous terre en premier lieu, puis Warum/Vraoum et ponctuellement sur quelques titres pour d’autres). J’en ai retiré beaucoup de choses, des liens avec des auteurs, des critiques, des codes de la presse, etc. même si à un moment j’ai dû arrêter. Je me souviens me démener pour essayer de convaincre que, quand même, Fabcaro c’était rigolo et pouvait toucher plus large que 2000 personnes – il se trouve que le succès a explosé après mon départ, je ne sais ce qu’il faut en tirer. A priori c’était d’ailleurs après avoir lu mes entretiens avec Fabcaro et Gilles Rochier sur Du9 que 6pieds m’a proposé la chose, considérant que je comprenais leurs bouquins, c’était chouette. Les autres éditeurs m’ont contacté ensuite, bouche à oreilles.
De cette période il me reste un souvenir assez vif, régulier quand je vois tourner les pages ou propos d’un auteur ici où là sur les réseaux, il marche bien, il est de gauche et dénonce les patrons, les logiques libérales, etc. etc. Il est souvent pertinent sur ces sujets, mais je ne peux m’empêcher d’être amer. Rien de dramatique (ça ne m’a ni empêché de dormir ni traumatisé), mais une incohérence manifeste, tout en se drapant de vertu morale, et j’avais envie de le poser quelque part puisque quinze ans après, j’y repense dès que je le vois popper.
Il se trouve qu’à l’époque j’aimais un peu plus son travail, moins systématique qu’aujourd’hui, donc quand j’ai eu un de ses livres à défendre, j’étais content. J’ai lu le bouquin, écrit un pitch, fait mon job habituel. C’était un récit long, quand il fait plus souvent du gag, assez joli, sur la pression du monde du travail qui écrase les individualités, bien fait même si ce n’était pas follement original. Je ne disais évidemment pas ça comme ça dans mon pitch mais, sur le site (assez mineur) bulledair, où j’inscris toutes mes lectures, je lui mettais trois étoiles (sur cinq).
Je comprends que ces systèmes de notations puissent être désagréable pour des auteurices, sur mes quelques livres j’avoue les avoir regardés, on préfère toujours un cinq étoiles à une mauvaise note, des restes de notre rapport à l’école, mais il faut avoir en tête que ça n’a guère d’importance et que l’on ne connaît pas exactement les critères de notation. En l’occurrence, trois étoiles chez moi c’est « livre sympa mais qui ne me marque pas plus que ça », pour mon frère le « livre sympa » est à deux étoiles. Bref, on en pense ce qu’on veut, ce n’est peut-être pas adroit, mais c’est un machin anecdotique au milieu de tas d’étoiles.
Et surprise, l’interlocuteur dans la maison d’édition m’appelle quelques jours plus tard pour dire que je mets ce que je veux sur bulledair, qu’il n’est pas question de me l’interdire, mais que l’auteur surveille ses notes et que ça l’a surpris que celui qui doit le défendre mette seulement trois étoiles. Bon, là je comprends et je me sens un peu bête, je ne voulais pas le blesser, il aurait pu m’écrire puisqu’il avait mon contact. Puis l’éditeur me dit que je n’ai pas à effacer, que tout va bien ils ont discuté, qu’il n’est plus en colère contre moi et ne demande plus que je sois renvoyé.
Alors là c’est un peu différent, on passe de quelqu’un de blessé parcequ’il s’est senti évalué en tant que personne (ce que je peux comprendre) à un type qui dénonce un « employé » au patron pour le faire renvoyer. Bon, rappelons que j’étais bénévole et faisais ça en plus de mes études, alors autant dire que le renvoi n’était pas un gros enjeu. Mais dans le rapport de force, cet auteur assez hype dans le monde de la BD, qui a publié un certain nombre de livres chez l’éditeur, était bien plus « puissant » que moi, jeune étudiant en BTS même pas payé.
Plus tard je recroiserai cet auteur à Angoulême, semblant un peu gêné, m’expliquant qu’il savait que pour certains sur ce site même deux étoiles c’était bien, qu’il était content qu’on se soit expliqué (ce que nous n’avions pas fait). J’avoue être resté froid, le décalage entre des propos sur les méchants patrons et ces salauds d’hypocrites qui broient dans le monde du travail et appeler les chefs pour faire virer quelqu’un est resté coincé là.
Cet auteur a continué à publier, dans différentes structures de tous types, toujours avec ce côté « j’ironise sur l’hypocrisie du capitalisme ». J’ai appris plus tard qu’il avait eu des attitudes proches, en se plaignant par exemple d’une blague sur twitter d’un album dont il avait accompagné l’édition par un contractuel dans le pur lumpenprolétariat de la bande dessinée (du type payé en autoentreneur sur un travail comme aplatiste, correcteur et autres retoucheurs indépendants ou adaptateurs graphiques de BD traduites). En s’en plaignant là aussi au patron (qui était un grand éditeur et pas comme dans mon cas quelqu’un de prêt à discuter dont j’avais le 06) pour sanctionner, cette fois économiquement, un ultra-précaire.
Morale : méfiez-vous de ceux qui proclament leurs valeurs, intéressez-vous toujours à comment ils traitent les gens avec lequel le rapport de pouvoir est inversé.
Crédit : Un exemple de notation 3/5 sur le site BDthèque, pas sur bulledair parce que le site est en rade. En l’occurence c’est moins bourrin comme mise en scène sur bulledair.
Extrait d’un article en cours de rédaction sur la représentation des bibliothèques dans la bande dessinée. Quand j’ai lu ce strip de tienstiens je l’ai trouvé à la fois très drôle et en même temps, il m’a un peu attristé, tant il mêlait parfaite compréhension de nos enjeux et vision déjà dâtée des interrogations du métier. Si la notion de communs, désormais intrisèque aux bibliothèques publiques, est parfaitement assimilée, d’autres éléments me posent questions… Je souhaite poser quelque part cette réflexion depuis que j’ai vue cette BD, alors voici en attendant plus long !
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En octobre 2023 le compte Instagram de bandes dessinées de gauche tienstiens.bd publie un strip également publié en parallèle dans le magazine Socialter. En six cases, il dérive de l’ouverture de la première médiathèque prêtant de la musique dans les années 1970 à 20 145, où le « Bibliotheksplan », complot mondial des bibliothèques, a permis d’abolir la propriété privée et le capitalisme. La mue se fait par une extension progressive du domaine du prêt à des objets de plus en plus éloignés du seul champ culturel. Le point de bascule est, case 4, la création de la première « Toutothèque », où le symbole de ce prêt du futur, choisi sans doute parce que presqu’absurde et éloigné des possibles, est une « crêpe party ».
Le strip est très amusant et, plus ou moins consciemment, a pleinement résumé un enjeu essentiel des bibliothèques contemporaines : peut-être pas celui d’abolir le capitalisme, mais de défendre radicalement un lieu des communs. Il est à la fois plaisant de voir ce fondamental reconnu, tout en souriant un peu jaune face à un exemple d’innovation visiblement surréaliste : la bibliothèque d’objet, ce alors que les « crêpes party » et autres matériel de raclettes et autocuiseurs font justement partie de listes d’objets assez fréquemment ciblés dans des bibliothèques la piste de ce type de prêt. Lancée en janvier 2022, la BOBUN de La Roche-sur-Yon, certes rattachée à la bibliothèque universitaire et donc ciblant le public étudiant1, a d’ailleurs en premier lieu identifié deux types d’objets à prêter : ceux de cuisines et ceux de bricolages. De son côté, une petite bibliothèque communale de La Verpillière (7643 habitants, Isère) a lancé un service de prêt de moule à gâteau dès 20172. 2036 est donc une vision du futur en réalité déjà bien dépassée, le strip montrant ironiquement à la fois une compréhension des enjeux contemporains de la lecture publique et une méconnaissance du fait qu’elle existe déjà.
Bien sûr, les bibliothèques ne gèrent pas encore des transports en commun (même si la bibliothèque de Linz, en Autriche, centralise des prêts de vélos cargo, à côté d’une large offre de prêts d’objets), mais ces limites questionnent chaque jour les bibliothécaires, et il est frappant de voir en un strip combien les incompréhensions sur les bibliothèques de lecture publique semblent palpables, et révèlant les tensions encore persistantes sur la représentation des bibliothèques. Notons que dans le strip, l’un des moyens de financement de cette extension de l’offre est l’accumulation d’amende de retard, ce alors que dans les bibliothèques les plus engagées sur le service usagers celles-ci ont plutôt tendance à disparaître – puisqu’elles s’opposent à l’accueil inconditionnel et à la volonté d’abattre les murs affirmée dans les textes fondateurs.
Cette approche centrale du métier, que l’on retrouve aussi bien dans la charte de l’association des bibliothécaires français que dans le manifeste IFLA/Unesco, reste très peu présente dans les représentations de bande dessinée. Paradoxalement, on constate que mêmes pour un strip qui perçoit les bibliothèques comme profondément dynamiques, adaptées au public et lieux essentiels de partage, la fiction semble en retard sur le réel.
[addendum : si je râle, au fond, c’est plutôt positif, innovons dans la discrétion et mettons en commun chaque jour un peu plus]
Le vélo cargo géré par la bibliothèque de Linz, avril 2024.
Cet article ne se veut pas du tout un texte sur les jeux de mots dans la BD, le titre est un peu trompeur, il s’agit plutôt de parler d’un jeu de mot que j’ai utilisé en titre de mon mémoire de Master 1, qui portait sur la transmission idéologique et la propagande dans les bandes dessinées de Vaillant à Pif Gadget.
Il s’agit bien sûr de « par la bande », expression qui fait un lien + qu’évident avec le neuvième art. Ma compagne s’était étonné de ce titre, ne connaissant pas l’expression et pensant à une invention, mais pas du tout (je ne suis guère poète, dommage). Rappelons le sens avec le Larousse : « Familier. Par des moyens indirects. ».
Si j’étais très fier de l’avoir trouvé, la réalité est que des tonnes d’auteurs l’utilisent constamment pour parler de BD. Quand j’ai prolongé mon mémoire dans un ouvrage chez PLG l’éditeur a renoncé à ce titre, je ne comprennais pas pourquoi. Quand je vois ci-dessous cette liste, certainement non exhaustive, de titres l’utilisant je ne peux que l’en remercier, et mon trait de génie apparaît fort paresseux. Pour ma défense, au delà du jeu de mot facile, il y avait quand même un minimum de sens puisqu’il s’agissait d’étudier des processus de transmission idéologique parfois masqués, typiquement le sens de l’expression.
Classement chronologique, liste ouverte aux ajouts, un peu à la manière (qui m’avait marqué mais que je ne retrouve pas) d’un listing de Vincent Sardon sur son site où il relevait des dizaines et dizaines (centaines ?) de noms de festivals, de revues, fanzines, sites, avec le mot « bulle » dedans pour parler BD.
En 1977 Pierre Fresnault-Deruelle, un des pères français de la théorie de la BD, nommait déjà ainsi son « essai sur les comics ».
Le CEDEJ Egype/Soudan publie en 1986 ce dossier sur la politique Egypte France en regards croisés via la bande dessinée.
En 1993, les éditions Syros et la chercheuse Odette Mitterrand choisissent de passer par ce jeu de mot pour aborder l’histoire dans une visée pédagogique, le jeu de mot semble ici aussi pertinent : comment faire avaler de l’histoire aux élèves l’air de rien, via la BD bien sûr ! (sur le fond je suis moins d’accord d’emblée mais je n’ai pas lu l’ouvrage et il est sans doute bien plus pertinent).
Sorti en 2000, ce roman autobio du frère d’Alex Varenne, qui eu une carrière dans la BD, raconte son passage assez désabusé dans ce monde, et notamment un séjour à Angoulême. Le titre souligne l’aspect un peu curieux et éloigné de se vie de cette séquence. Illustré par Willem quand même.
La seule fiction de l’ensemble je pense, le sujet est clair, c’est un recueil de strip sur le foot paru en 2000. Le jeu de mot sert à évoquer la forme du contenu.
Le Blog culturel (fort intéressant) de SeBso porte ce nom depuis 2005
A vrai dire, j’ai pensé au début que celui-ci ne parlait pas de BD mais voulais juste insister par son titre sur une approche en pas de côté de la communication. Mais cet ouvrage de 2013 a bien pour projet « une forme d’exposition originale : l’évocation d’une quinzaine de bandes dessinées (du Nid des Marsupilami à Little Nemo, en passant par Le Secret de la Licorne ou Lucky Luke) lui sert d’ouverture à l’exposé des principaux problèmes et théories. »
Réalisé par un professeur de gestion, ce livre veut réhabiliter l’image du comptable et explorer son image dans la culture populaire. Publié en 2017 par l’Association Professionnels et Directeurs Comptabilité et gestion. 108 pages quand même. (et oui, Baudoin en couv, il faut dire qu’il a laché sa carrière de comptable pour se lancer dans la BD)
Lécroart croise l’OuBaPo et ses paternels de l’OuLiPO en 2023 dans cette bande dessinée, et forcément…
Porté par le Trésor de la langue française au Québec, en partie disponible en ligne, la Langue par la bande illustre en BD des expressions québécoises typique. Le premier volume sorti en 2024 a eu du succès, un deuxième est tome est sorti en 2025. Les planches du tome 1 sont en ligne, pas le deuxième j’ai l’impression.
La revue Incise n° 8, publiée par le Théâtre de Gennevilliers, a proposé en 2025 un article d’Alexandre Balcaen (ed Adverse) qui utilise ce jeu de mot. « Par la bande, dessiner la marge » est le titre de ce texte. Je ne l’ai pas lu mais je dirais que vue la posture toujours aux lisière de ce qu’est ou non la bande dessinée, il y a là-aussi un peu de sens dans l’utilisation du jeu de mot. Celui-ci a été repris pour nommer l’exposition consacrée à la maison d’édition à La Roche-sur-Yon.
Crédit bandeau : les titres sont cités, mais la chouette photo en épaisseur du Fresnault-Deruelle vient du site stripologie.
Depuis quelque temps je vois sur mon Facebook des publicités pour Je Bouquine, une revue que j’ai toujours bien aimée (même si, abonné, j’ai avant tout lu les BD et regardé les images que lu les romans, mais je le faisais, au bout d’un moment). Je n’allais toutefois pas m’abonner mais j’avais été rendu curieux pas la miniature, reprenant la couverture du n° 480 de février 2024. Réalisée par PrincesseH, elle illustre le thème des petites filles rebelles, de Ségur à aujourd’hui, on reconnaît la coiffe type d’une Sophie, avec un beau roux, sur un personnage coupé en deux à la verticale. Le nœud rose cache un peu le « B » et je lis donc Je Rouquine.
Je trouve le jeu de mots drôle, et imagine un numéro explorant les petites rebelles rousses, et il y en a, avec ce que la rousseur a charrié de négatif (de diabolique), mais aussi de vivacité, de courage, de personnages positifs in fine. On pense évidemment à Fifi Brindacier (un personnage très politique qui a souffert de ses traductions françaises), à la relativement récente princesse Disney Mérida dans Rebelle en passant par la merveille Anne de la Maison aux Pignons vers. Très récemment l’énorme succès de Mortelle Adèle témoigne du goût pour les rousses rebelles, même si elle revient clairement aux origines diaboliques.
Bref, pressé de voir le sommaire de ce Je Rouquine, je clique et, double déception, d’une part je tombe sur une offre d’abonnement construite sur une citation de l’écrivain d’extrême droite Sylvain Tesson, d’autre part c’est le numéro le plus récent qui est visible. Je fouille un peu et tombe sur la couverture en grand, pas de mention de rousseur sur la couv, au-delà de l’image bien sûr, et pour cause : le nœud ne créer pas un R parfait, il passe juste dessus.
Je ne peux m’empêcher de trouver que le hasard est trop gros, et pourtant il semble que ce jeu de mots potentiel, mais pas allé jusqu’au bout, soit un hasard, ou une expression de l’inconscient du graphiste. Je n’irais pas jusqu’à dire un délire du regardeur que je suis, car la réception reste une réception, donc entendable même quand elle est curieuse. Même s’il est certain ici que l’image joue à bloc : il est fort probable qu’avec un personnage blond ou brun en couverture ma lecture n’ait jamais été orientée sur ce jeu de mots potentiel – de la lecture d’images.
En mars 2005, j’ai 16 ans depuis peu et je publie le 3e numéro de Gorgonzola, fanzine créé quelques mois aupparavant avec pour volonté de faire découvrir la BD que j’aime à mes copains pour pas cher, de publier mes pages (j’arrêterai relativement vite) et de développer en papier toute l’explosion vécue des blogs BD.
Gorgonzola c’est un fanzine de création fait dans ma campagne, qui devient un ticket d’entrée pour les festival, des stands, de nouvelles rencontres, etc. Je retiens souvent qu’au n°16 de janvier 2011 on fait notre premier gros dossier rédactionnel (sur le BD Argentine), avant d’instituer un dossier régulier sur un thème d’histoire de BD relativement récente à partir du 18 de janvier 2013.
Si ce n’est pas faux, c’est une petite réécriture de l’histoire assez amusante puisque dans tous premiers numéros, j’avais mis un peu de rédactionnel : des entretiens d’auteurs, un classique vu dans d’autres fanzines. Et le casting est pas mal : Matt Konture au n°2, Nikita Mandryka au n°4, un obscur chanteur au n°5 (Billy B. Beat, mais j’aime toujours beaucoup) et au n°3, déjà, Julie Doucet.
J’avais été soufflé par ma découverte de Ciboire de Criss en 2003/2004, j’avais une amie québécoise depuis quelques années et je rêvais de cet endroit, j’avais aussi vu ma première pièce de Mouawad, qui lui aussi pointait là-bas.
Bref, j’ai écrit à l’Association, qui a transmis mes questions. Elles n’étaient pas folles, que par courriel, banales en large partie. J’ai illustré d’images prises sur internet, déformées par ma « maquette » sous Publisher, mais j’ai retenu qu’elle était très gentille. Je dépose l’entretien ici, il ne vous apprendra rien, c’est un document, disons.
Donc voilà, en mars 2005, déjà Julie Doucet, déjà des entretiens.
En octobre de l’année suivante je publiais une demi-page dans un fanzine de BD québécois, Ça pue ! n°4, publié par l’autrice Iris. La page est plutôt nulle (même si je suis très reconnaissant à Iris de l’avoir publiée), mais c’est une parodie/hommage autofictionnel de Doucet. Déjà donc, des années avant de lui dédier le n°2 de mon égozine Ceci est mon corps. Je rajoute cette BD sans grand intérêt si ce n’est documentaire à la suite de l’entretien.
En septembre 2022, j’irai chez elles quelques heures, pour un long entretien pour neuvième art. L’année suivante au FIBD j’animais un plateau génial avec elle, Diane Obomsawin, Siris La Poule, Marc Tessier et Julie Delporte.
Ça vient de loin quand même !
PS : On notera qu’au début de Gorgonzola les trois auteurices de BD interviewés le sont tous avec une pratique de l’édition, qu’elle soit à petite échelle comme Doucet, où en librairie voire en kiosque. Ce rapport à la conception et à la diffusion des livres n’est pas anecdotique à mon avis, même si à l’époque je ne le conceptualisais pas.
DETER est un courant du parti écologiste français, entre autres organisé autour de Raphaëlle Rémy-Leleu pour les figures médiatiques, qui s’est créé il y a un an environ. Je l’ai rejoint, à une certaine distance, puisque bonne, le nouveau poste, la famille, tout ça. Une des forces de ce groupe reste de tenter de réfléchir et produire de la réflexion, sans pour autant ne faire que des articles pour Bac+8, une spécificité des verts.
Pour cela, une gazette interne est régulièrement publiée, en papier et en ligne, avec notamment un abécédaire sur des concepts, mots-clés, etc. Ils peuvent être très liés à l’image de l’écologie ou non. Des chroniques courtes sont aussi écrites. Le tout n’est pas signé directement, mais comme j’aime bien tracer ce que je fais, vous trouverez ci-après mes trois notules parues dans les différents numéros.
PS : En bon écolo et adepte de la phrase de Lavoisier (« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »), ceux qui suivent verront que j’ai recyclé sur nonfiction, en l’étendant largement, ma chronique du livre de Sophie Chiari. Et à vrai dire ce que j’ai écris sur les bibliothèques je l’ai aussi déjà beaucoup écrit et dit.
Un des numéros de la Gazette, qui s’ouvre sur un plus long texte avant les brèves
Gazette DETER #0, journée d’été des écologistes août 2024
Bibliothèques De tous les lieux publics culturels, les bibliothèques sont les plus largement ouvertes et fréquentées. Leur gratuité d’accès a été assurée en 2021, mais il faut aller plus loin. Dans quels lieux trouvez-vous aussi bien des jeunes familles avec leurs enfants, des étudiant·es venus réviser, des SDF venus recharger leur portable et lire la presse, des retraité·es cherchant à socialiser, des CSP+ intéressés par diverses actions… Ces lieux sont essentiels, autant pour leurs fonds que leurs espaces, par les croisements qu’ils permettent. Au cœur des débats sur les droits culturels et sur l’information, les bibliothèques accompagnent également les évolutions sociales et sociétales : les fonds spécifiques « écologie » ou « féminisme » adossés à une extension des offres – par exemple le prêt d’outils pour favoriser le commun et éviter la surconsommation – et à une programmation culturelle audacieuse sont de plus en plus courants. Assurées d’une certaine souplesse et adaptation face à l’État par leur aspect décentralisées, les bibliothèques n’en sont pas moins menacées par des alternances locales et par les pressions des lobbies conservateurs : les dénonciations d’ouvrages de La Manif pour tous ou les récentes mobilisations contre des lectures par des dragqueens et kings en attestent. Les écologistes ont tout intérêt à épouser les mobilisations des professionnel·les qui, tout en voulant conserver leur autonomie locale, appellent à de forts soutiens de l’État sur différents points : formation des professionnel·les, défense de la pluralité des collections (sur les sujets comme les formes – livres, numérique, jeux…), soutien financier à la gratuité des cartes d’adhésion, véritable clef pour passer un cap symbolique et toucher tous les publics.
L’écocritique : un nouveau regard sur la littérature, de Sophie Chiari La petite collection L’Opportune, des Presses universitaires Blaise Pascal, propose de faire le tour d’un sujet contemporain en 64 pages, pour 4,5 €, de quoi démocratiser la recherche et la rendre accessible ! Un tout récent opuscule se penche sur l’écocritique, courant des studies américaines souvent traduit écopoétique en France. Venu de la place de la nature et des grands espaces dans la littérature états-unienne, l’écocritique s’est étendue à toutes les approches critiques de la nature dans la littérature, la croisant parfois avec les sciences sociales et le militantisme. Riches d’exemples, montrant les différentes évolutions de cette approche plurielle, le livre de Sophie Chiari est extrêmement stimulants. Parce que la politique c’est déjà reprendre la main sur les récits ! (Gazette DETER #0, JDE des écologistes août 2024)
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Gazette DETER #3, mars 2025
IDÉOLOGIE : C’est un lieu commun d’entendre qu’en politique, il faut « dépasser l’idéologie », souvent combinée d’un appel au « pragmatisme », terme qui surprend toujours quand il revient à défendre des mesures dont l’inefficacité, voire la dangerosité, sont prouvées (les exemples sont légion : frontières, agriculture…). L’idéologie est le mal, il n’y a pas si longtemps c’était pourtant le cœur de la politique, de l’appartenance à un groupe. On entrait dans un parti par conviction pour des lignes, par ancrage dans une famille de pensée, avec ses nuances et ses débats, mais dans un cadre commun. Marqués par des origines libertaires et mouvementistes, les Verts ont souvent été moins allant sur ce sujet que leurs prédécesseurs. Pourtant, de Reclus à Latour en passant par Guattari, Gorz, Dumont, d’Eaubonne… les noms de penseurs·euses de l’écologie ne manquent pas, et encore aujourd’hui. Nous avons une idéologie, nous ne sommes pas « apolitiques » et assumons depuis les années 90 un ancrage à gauche évident puisque le capitalisme menace par nature tout ce que nous défendons, quand bien même nous ne nous reconnaissons pas dans toutes les gauches. Il est temps de rappeler que la politique c’est de l’idéologie, et que oui, nous voulons « changer les imaginaires des enfants » (et des autres) comme l’avait si bien dit Léonore Moncond’Huy. Refuser l’idéologie, c’est sombrer dans le vide, le « Il n’y a pas d’alternative », le « en même temps », parfaitement idéologique, mais refusant de l’admettre. Affirmer la nôtre force au positionnement et permet de reprendre le contrôle des récits médiatiques.
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Voilà, bon quand je vois des tas de name dropping de penseureuses et une recension de bouquins de presses universitaires, je doute de réussir à parler ailleurs qu’aux Bac+8, mais d’autres y arrivent mieux dans la Gazette, promis.
Je reprends ici à fin d’archivage ce texte paru sur Bodoï qui dépasse la simple chronique de l’album Chanson d’avril. J’ajouterai que si je ne le dis pas dans le texte, le fait que la mère de mes enfants s’appelle Natacha ajoute à ma tendresse.
Natacha n’est sans doute plus une série très populaire au sein de Spirou, malgré un film récent : il s’agit clairement d’une des dernières grandes incarnations des séries de Marcinelle par leur auteur original – on peut aussi penser à Yoko Tsuno ou aux Tuniques bleues. Le fait que Walthéry, connu pour avoir été un des plus jeunes membres du studio Peyo, termine avec Chanson d’avril un cycle de trois volumes hommage à Sirius, un auteur central mais globalement oublié du Spirou de son enfance, rajoute à l’étrangeté de la proposition dans un magazine paraissant en 2024.
Je l’avoue, j’ai un faible toutefois pour cette série. Pas tant pour Natacha qui, si elle a certes été une des premières figures d’héroïne franco-belge (suivie de très près par Yoko Tsuno, justement), reste une héroïne pensée par ou pour les hommes, ce qui est assez flagrant dans certaines pages, postures, et plus encore dans les dédicaces. Néanmoins, malgré cela, c’est un personnage qui a pu servir d’identificateur et qui rénovait un peu les pages du Spirou des années 1970.
Si cette série m’a particulièrement intrigué, c’est par la manière dont elle raconte une certaine histoire de cette bande dessinée franco-belge, dans une approche très foutraque. Créée avec Gos (du Scrameustache, aussi venu de chez Peyo), cette saga de 24 tome laissent place à une grande diversité de scénaristes, dans une temporalité étonnante. On y retrouve des figures majeures de Dupuis : Maurice Tillieux, Peyo, Raoul Cauvin (une seule fois, ce qui est étonnant vu sa place dans l’écosystème), Marc Wasterlain (qui participe parfois au dessin, comme Will sur un épisode ilien mémorable !). À leurs côtés, des scénaristes moins connus du grand public, mais qui ne surprendront pas quiconque a fréquenté les magazines et publications de cette période : Thierry Martens, Mythic, Stoquart et surtout Mittéï, un prolixe scénariste de la période dont les productions sont assez aléatoires, entre inventivité et tâcheron, et qui reprendra intégralement une autre série de Walthéry (Le P’tit bout d’chique). Enfin, à cette liste déjà importante, s’ajoutent des quasi-inconnus : un copain de service militaire fan de science-fiction dont il reprend une nouvelle (Étienne Borgers signe finalement trois albums) et même un fan qui lui propose un scénario qu’il adaptera dix ans plus tard (Guy d’Artet).
Ce mélange très ouvert a quelque de touchant, on y retrouve du fameux « artisanat » tant vanté mais rarement très conforme à la réalité. On voit aussi, au fil des ans, soudain paraître des albums d’auteurs morts depuis longtemps, comme lorsque que Walthéry dessine un inédit de son ami Peyo en 2004, douze ans après sa mort, expliquant n’avoir pu le faire avant. Un bazar assez joyeux, parfois franchement foutraque, mettant les personnages dans des situations et ambiances très différentes selon les auteurs : certains sont nettement plus ancrés dans le roman noir et l’enquête, d’autres dans l’aventure exotique, voire la bouffonnerie purement humoristique (la série reste toutefois toujours de l’aventure humoristique, semi-réaliste).
À ce titre, il y avait une certaine logique à le voir se lancer dans l’improbable projet d’un remake de L’Épervier bleu, série de Sirius publiée dans Spirou de 1942 à 1951, avant de faire un retour de 1973 à 1977. Cette série un peu oubliée est une vraie série d’aventure, rocambolesque, avec un grand A, des rebondissements improbables et un imaginaire technique débridé qui se fichaient un peu du réalisme. Le projet est sympathique, on l’attendait pour un album, finalement en deux parties, et en voici un troisième, qui peut se lire indépendamment et clôt apparemment cette série d’adaptations. On peut s’étonner qu’autant de tomes de Natacha, série qui n’en compte pas tant que ça, aient été consacrés à cette idée étrange, mais l’auteur avait sans doute un fort tribut artistique et amical à payer.
Si sympathiques que soient le projet et la série, celle-ci date, et en se fusionnant à un récit des années 50, elle ne gagne guère en modernité. De fait, Walthéry ne fait pas que reprendre des trames – parfois très précisément, parfois avec plus de distance –, mais aussi des dialogues, et s’il veut remettre au goût du jour la série, il la remet au goût du jour avec son regard d’homme de 79 ans. À ce titre, si le dessin n’est pas aussi précis qu’il l’a pu l’être et qu’il ne manque pas de postures curieuses de Natacha, et que certaines images peuvent paraître datées, rien n’est comparable au dramatique Spirou et la gorgone bleue. Si un méchant paraît avoir des traits étonnamment sémitiques (ce qui n’aurait rien eu d’étonnant chez un élève de Peyo qui invoquerait alors Gargamel), il n’est d’une part pas si méchant et son dessin semble laisser penser qu’il s’agit d’un portrait de Wasterlain. Une jeune fille algérienne dont les traits ne sont pas caricaturaux accompagne d’ailleurs nos héros. Walthéry évite donc quelques écueils, mais au-delà de cela (qui est un minimum), peut-on vraiment lire Natacha au premier degré en 2025 ?
Vous l’aurez compris, il m’est difficile de répondre à cette question, et la cible n’est sans doute pas le plus grand public possible. Il reste qu’en lisant cet album comme un lecteur curieux, lecteur qui n’a pas lu les précédents d’ailleurs, on peut au moins constater qu’il est fluide et se tient bien en tome autonome. Le récit principal est franchement sans queue ni tête, mais cette acceptation de l’aventure pour l’aventure fait partie du deal, et l’on va donc voir une course contre des brigands de la mer au ciel, sur un gigantesque bunker volant où un savant fou (qui n’a pas mauvais fond) et un ancien nazi (qui est parfaitement nazi) sont associés. Sans surprise, ça ne peut pas bien tourner. Ce genre de scénario n’a plus vraiment cours aujourd’hui, mais après tout la base volante géante dans les films de divers Avengers n’est guère plus crédible, et l’on peut se laisser embarquer.
Le défaut principal de Chanson d’avril est sans doute lié au fait d’à tout prix vouloir en faire un Natacha, en reprenant un principe lancé dans L’Hôtesse et Monna Lisa (scénarisé par Mittéï en 1977) : Natacha a trouvé un carnet appartenant à sa grand-mère qui, hasard, fréquentait aussi le grand-père de Walter (son acolyte), et lit ses aventures. Si cela pouvait tenir dans l’aventure initiale de 22 pages pour un Spirou spécial rétro, le procédé paraît paresseux sur tout un album (et c’est ici le troisième). La séance de lecture est interrompue par une scène dans l’avion, running gag avec un passager alcoolique (par ailleurs autoportrait assumé de l’auteur plus jeune), qui n’a franchement aucun intérêt. Comme je le soulignais au début, la série est par nature très polymorphe, le mieux à faire semble donc de sauter ces séquences tentant artificiellement de les relier à un grand axe général flou. Ainsi, c’est en acceptant de lire ce Natacha en renonçant à ce qu’il en soit un qu’on peut en savourer la fraîcheur désuète, drôle d’oxymore pour un franchement étrange et plutôt agréable album.
Comme vous le savez peut-être, je suis passionné par le Québec, de facto aussi par le Canada. Je croise mes passions donc fais une thèse sur la BD québécoise et, étant engagé en politique, m’intéresse de prêt à la politique canadienne. Cela s’est incarné durant plusieurs années par un site dédié (archives ici), par des amitiés avec des élu.e.s ou militant.e.s au Québec et surtout par beaucoup de posts sur un forum de passionnés de politique, où j’ai rédigé sans doute 90% des messages (dans un aspect monologuiste assez effrayant, mais heureusement j’ai quelques retours) des 95 pages de sujets Canada & Québec cumulés. J’ai donc rédigé pour des camarades du parti écologiste cette synthèse des élections qui viennent d’avoir lieu, avec une partie contexte, une partie campagne, une partie résultats. Comme je n’aime pas travailler pour juste quelques personnes, je la poste ici, ça a été pensé pour que des Français puissent comprendre le système électoral et ses enjeux, même si la construction est un peu foutraque.
Mark Carney, un banquier comme figure de la résistance à l’annexion trumpiste…
I. Le contexte Il s’agissait des élections fédérales canadiennes, pays fédéraliste, qui a des gouvernements provinciaux (comme le Québec). Pays bilingue, mais la francophonie est très massivement au Québec (un peu en Ontario et au Nouveau-Brunswick). La question autochtone traverse aussi le pays, Radio-Canada avait recensé que le vote des Premières Nations pouvait avoir une vraie influence dans un 10 % de circo.
Le Canada est le deuxième plus grand pays du monde, il s’y trouve 20 % des réserves d’eaux douces et pas mal de pétrole – vraie fracture dans le pays puisque du côté est (Québec notamment) c’est l’hydroélectricité qui est reine, à l’Ouest c’est le sable bitumineux et le pétrole.
La Chambre des communes comprend 5 partis, malgré un système favorisant le bipartisme hérité de l’Angleterre : le scrutin uninominal à un tour, le seul système pire que le nôtre, je crois ! L’argument c’est qu’il donne des majorités et, je vous le donne en mille, cela fait deux mandats que le parti au pouvoir est minoritaire (trois si on compte les élections de lundi mais je spoile/divulgâche).
Les 5 partis sont : – les conservateurs (droite, pro pétrole, très ancré à l’ouest, globalement peu intéressé au bilinguisme, avec une frange anti avortement et cie mais ce n’était pas la ligne du chef cette fois ci, dérégulateurs… Leur candidat cette fois ci était Pierre Poilièvre, député depuis 2004, francophone et dans une ligne assez trumpiste non revendiquée : anti-écolo, veut arrêter de subventionner l’audiovisuel public (sauf en français), contre les excuses trop fortes envers les premières Nations, par ailleurs un peu fan de crypto, etc. En 2021 les conservateurs ont obtenu + de voix que les libéraux, mais massivement à l’Ouest, avec des 70 % parfois dans des circos, ce qui ne sert à rien, quand les libéraux ont pu en gagner avec 30 % dans des luttes serrées. – Les libéraux, le centre droit qui varie sur l’axe selon les chefs. Justin Trudeau, fils de Premier ministre, dirigeait le pays depuis 2015 : un mandat majoritaire de 4 ans, une élection minoritaire en 2019, une dissolution en 2021 qui a mené strictement au même résultat. Trudeau était plutôt sur l’aile gauche des libéraux, il a mené des réformes sociales, légalisé le cannabis, porté une taxe carbone très impopulaire mais largement redistribuée (pourtant). Après une « Trudeaumania » il était devenu assez détesté en fin de mandat, il a annoncé sa démission tout début janvier alors que les sondages donnaient depuis un an les conservateurs au pouvoir avec une super-majorité en cas d’élection. – Le Nouveau parti démocratique, social-démocrate, toujours tiers parti (sauf en 2011, opposition officielle après une « vague orange », mais le parti à ensuite chuté). Avec une vingtaine de sièges seulement (sur 338 jusqu’ici) ils avaient toutefois la balance du pouvoir et avaient signé un accord avec les libéraux, permettant de vraies réformes sociales, comme un large élargissement d’une assurance dentaire publique, mais comme souvent ils n’en ont tiré aucun profit dans les sondages. Ils ont déchiré l’entente en fin 24, précipitant la fin de Trudeau. – Le Bloc québécois, le parti indépendantiste qui ne se présente qu’au Québec, conchiant le fédéral mais disant devoir y être pour défendre les intérêts du Québec. La colonne idéologique est assez faible, souvent un peu progressiste, et en même temps parfois d’un identitaire qui ne sent pas bon, mais c’est vraiment une coalition indépendantiste donc il y a des droitiers, des gauchistes… Par la magie du mode de scrutin, c’était le 3e parti à la chambre avec 32 sièges pour un peu plus de 7 % au pays (contre 25 sièges pour 17 % pour le NPD) – Les verts, 2 députés, au max de leur carrière 3. « Puissant » en Colombie britannique, mais qui se sont écrasés après des déchirures internes en 2021, leur députée historique et ex cheffe Elisabeth May est redevenue cheffe pour unir les troupes, et a tenté de propulser un co-chef québécois dans la campagne, mais avec leurs sondages ils ne remplissaient pas les critères des débats.
Le 20 janvier Trump devient officiellement président, dès qu’il arrive il met en avant deux idées concernant le Canada : augmenter les tarifs douaniers de 25 %, et annexer le pays, à la blague mais clairement pas du tout finalement.
Résultat, tout l’enjeu de la campagne change, l’aspect « du changement » passe à « de la stabilité » et « une stature économique face à Trump ». Les candidats à la chefferie libérale tentent de faire exister une course mais Mark Carney, jamais élu, écrase les autres candidats (dont l’ex-VPM de Trudeau qui n’obtient que 8 %). Carney est l’ex gouverneur de la banque du Canada, puis d’Angleterre (premier non-Britannique à la diriger), il a notamment été à la manœuvre lors de la crise des subprimes. C’est un libéral plutôt à droite, même s’il ne nie pas les dérèglements climatiques comme certains conservateurs, son outil sur le sujet typiquement ce sont des fonds de pension verts (il gérait des trucs comme ça avant son entrée en politique). Carney ne parle pas très bien français, est très peu charismatique, mais semble Dieu sur Terre. Devenu Premier ministre son premier acte est d’annuler la taxe carbone sur les particuliers (tout en la maintenant sur les entreprises). Si les conservateurs disent qu’eux veulent tout abolir, leur slogan central de campagne « axe the tax » s’effondre.
La campagne n’est pas folle, Carney fait de grosses erreurs, comme confondre la tuerie de Polytechnique Montréal avec une autre en parlant d’une candidate vedette justement porte-parole de l’asso née de ce traumatisme, mais ça glisse. Régulièrement Trump hausse les tarifs et il doit cesser sa campagne pour des conseils de crises comme « vrai premier ministre » et ça marche bien. Le seul sujet désormais c’est Trump.
Les conservateurs voient leur avance fondre, personne ne veut bousculer dans ce contexte, la taxe carbone n’existe plus, et qu’importe si Trump est élogieux avec Carney et n’endosse pas Poilièvre, le lien est totalement fait entre les deux. Poilièvre n’est pas aidé par la Première ministre de l’Alberta qui intervient dans des podcasts MAGA pour appeler Trump à ne pas recevoir le PM en poste car il faut l’affaiblir, Poilièvre étant pour elle la plus alignée sur les positions de Trump et Trump ayant intérêt à sa victoire. Poilièvre se débat avec ce compliment gênant et indique que Carney est le seul légitime à représenter le Canada à ce jour – évident mais une quasi première.
Les tiers partis paraissent inexistants, le Bloc québécois – qu’on prédisait potentielle opposition officielle avec une cinquantaine de sièges face à des conservateurs ultras dominants et des libéraux écrasés en troisième place – se débat avec sa spécificité mais les Québécois commercent beaucoup avec les US et l’économie semble prioritaire. Le NPD fait campagne contre les conservateurs, menace ultime selon eux, mais cela renforce de fait les libéraux, assez vite la campagne du NPD est « donnez-nous assez de députés pour que les libéraux n’aient pas la majorité absolue et que nous puissions encore conquérir des avancées sociales ». Les verts, eux, qui espéraient un 3e ou 4e siège, disparaissent complètement du débat (concrètement aussi des débats des TV publiques car ils ne remplissent pas les conditions nécessaires, faute d’avoir assez de candidats – eux-mêmes disent avoir volontairement désisté des candidats pour favoriser le NPD ou des libéraux selon les circos, bon).
Bref, comme l’ont dit les sondeurs, il n’y a pas vraiment eu de mouvement durant la campagne, il y en a eu un énorme juste avant, puis une ligne. L’objectif central de Carney était d’éviter la bourde qui tue, ce qu’il a fait.
Le résultat attendu était donc une possible majorité libérale, mais très incertaine, et une augmentation des conservateurs sur fond de rebipolarisation. Rien que pour une deuxième place les libéraux auraient signé des deux mains début janvier, ce qui fait dire à quelqu’un comme Nicolas Hénin que les résultats sont la première défaite de Trump dans un pays étranger (depuis l’Australie a fait de même, et là bas le candidat défait promis à la victoire il y a quelques mois était ouvertement trumpiste)… et donc…
Post bluesky du 29 avril.
III. Les résultats
Les sondages ont globalement été justes : alors que la participation était relativement élevée (68,72 %, pas incroyable mais 5 points de plus que la dernière fois, on est à peu près au score de 2015), les deux partis principaux ont obtenu leurs meilleurs scores depuis longtemps, dépassant tous les deux les 40 %. Pour exemple en 2004 avec 39,62 % le conservateur Harper a obtenu un mandat majoritaire, en 1997 le libéral Chrétien avec 38,4 %. Avec 43,7 % pour les libéraux et 41,3 % pour les conservateurs (le meilleur score du parti depuis sa refondation en 2004), les deux partis réunissent à eux seuls 85 % des suffrages, dès lors il n’y a plus beaucoup d’espace pour les autres. 6,3 % pour le Bloc québécois, qui réussit à jouer de sa spécificité locale pour obtenir 23 sièges (-9), même score pour le NPD qui tombe à 7 sièges, répartis dans tout le pays, et perd le statut officiel de parti reconnu à la Chambre. Pour les verts, sous les 1,25 %, seule Elizabeth May est réélue, le sortant d’Ontario est battu, et l’ex-député Paul Manly ne réussit pas à se faire réélire.
Mark Carney réussi donc à obtenir un 4e mandat libéral de suite – un exploit impensable en décembre, mais conforme aux attentes depuis février. Il le souhaitait majoritaire : les libéraux progressent, mais il reste minoritaire, de quelques sièges. Cela a été très serré dans certaines circonscriptions, dont les attributions ont encore pu changer récemment, mais on reste à un gouvernement libéral minoritaire.
Au rang des grosses défaites, le chef du NPD Jagmeet Singh est battu dans sa circonscription de Colombie-Britannique, où il termine même troisième. Plus inattendu, alors que les conservateurs font une percée en Ontario, Pierre Poilièvre est battu par un libéral dans la circonscription qu’il occupe depuis 2004. Certains sondages commençaient à l’annoncer mais c’est un vrai coup de semonce car sans siège de député, on ne peut pas être chef de l’opposition officielle : pas de réponse au Premier ministre en chambre (forcément), plus de résidence officielle… Un député d’Alberta, fief conservateur, réélu systématiquement à + de 70 % dans sa circonscription a accepté de démissionner pour que son chef ait un siège et Mark Carney a indiqué qu’il ne jouerait pas au plus malin et déclencherait la partielle le plus tôt possible, ce qui prendra quand même quelques semaines obligatoires.
Cela contribue à faire de ces élections des élections étranges, même si rien ne paraît avoir été étonnant une fois le lancement fait. On pourrait imaginer que les grands partis ont conservé leurs sièges et en ont grappillé d’autres ici où là, mais la réalité est plus complexe. En réalité il y a eu de lourdes défaites : on a parlé des chefs, mais on a aussi des ex-ministres libéraux, comme Diane Lebouthillier, battue par le Bloc québécois, ce alors que les libéraux atteignent un de leurs plus hauts scores historiques au Québec ! Si l’Alberta et la Saskatchewan sont restées ultraconservatrices, quelques sièges libéraux apparaissent mais en Ontario, essentiel dit-on pour remporter le pays, les libéraux subissent plutôt une défaite et perdent des sièges… tout en gagnant celui du chef conservateur ! En bref : c’est plus compliqué qu’un simple balayage de la carte on des pions conservés aux mêmes endroits, ça a beaucoup bougé, le Bloc a plutôt résisté, et les fractures provinciales sont fortes.
Pour ce qui est sûr : il y a moins de femmes qu’avant et c’est une première depuis plusieurs élections, on rappellera que Carney a rompu avec les cabinets paritaires de Trudeau. On pourra noter qu’il y a autant de femmes qu’avant à être élue, mais il y a aussi 5 sièges de plus qu’en 2021, donc la proportion avait baissé. En réalité avec les dernières variations cela s’est peut-être rééquilibré, on en sera certain à la fin des derniers recomptages judiciaires, mais il reste que les deux grands partis ont investi beaucoup moins de femmes, ce qui a des effets nécessairement, ça ne va pas augmenter à tout le moins, et c’est dynamique en baisse. Pour le reste Carney va gouverner avec une période de grâce faible, et en devant négocier avec le NPD – qui est certes plus faible que jamais mais a la balance du pouvoir… – ou le Bloc, qui a déjà dit qu’ils étaient prêts à utiliser leur balance du pouvoir pour avoir un maximum de gains pour le Québec.
Si la majorité se joue à quelques voix, la voix de la seule élue verte peut peser, paradoxalement Elizabeth May pourrait marquer l’histoire en obtenant un poste impensable il y a peu : celui de première présidente de la Chambre, et premier membre des verts à un tel poste. En effet, la tradition veut que la présidence soit au-dessus des partis et des luttes triviales de la Chambre. Devant assurer l’ordre et la bonne tenue des débats, son titulaire ne peut pas voter ni prendre part aux débats. Dès lors, quand une majorité ne tient à rien, il est très risqué de sacrifier un vote pour la présidence, et l’on peut se dire qu’il vaut mieux faire nommer à la présidence quelqu’un issu d’un autre parti. L’idéal stratégiquement reste d’affaiblir l’adversaire dangereux en lui enlevant un vote, mais May a indiqué être intéressée et prête pour le poste, donc ce 1,23 % des verts pourrait valoir cher…
En résumé : un portrait pas bien excitant, mais il n’y a pas de petites joies
Un dernier truc sans rapport mais qui m’a amusé. Carney est né dans les Territoire du Nord-Ouest, puis à grandi en Alberta avant d’aller faire ses études à l’étranger et à Toronto, en Ontario, où il s’est fait élire : trois provinces ou territoires de vie pour un premier ministre ! Poilièvre avait cependant le même avantage, en plus d’être bilingue : né en Alberta, il a grandi en Saskatchewan chez des Fransaskois qui l’ont adopté, et a été élu en Ontario (avant de repartir en Alberta bientôt). Vivre dans trois province se retrouve aussi sur le parcours de Jagmeet Singh, né en Ontario, puis ayant grandi en partie à Terre-Neuve (après un passage en Inde), études aux USA, retour en Ontario, puis élection en 2019 en Colombie Britannique où il vivait depuis ! Intéressant de voir que ces trois leaders fédéraux ont tous plusieurs provinces dans leurs parcours de vie, mais je l’ai surtout vu mobilisé pour Poilièvre.
En dehors de la dernière image (issue du site La Presse), et du post de Nicolas Hénin, elles viennent de wikicommons.