Thomas Fersen, une des plus belles voix de la chanson française, dont j’aime si profondément l’univers (On le salue à juste titre pour Monsieur, mais L’Enfant sorcière est sans doute une des plus bouleversantes chansons qui soient, avec cet éraillement, ce rebond narratif), est aussi un amateur connu de bande dessinée, cela se voit dans des entretiens, ici où là (il me semble même qu’il en a donné un à la revue DBD).
Pourtant, cela ne transpire pas dans ces chansons. Il est d’ailleurs à ce jour absent de mon projet sur « Chantons la bande dessinée avec… » puisque sauf oubli, je n’ai pas en tête de référence à la bande dessinée dans ses textes.

On trouve aussi dans sa production quelques ouvrages jeunesse avec des illustrateurices divers, il s’agit la plupart du temps de reprises de ses chansons en récit illustré. Il faut dire que son écriture s’y prête bien. J’ai retenu au moins cinq titres, un au Rouergue en 1998, croisant la chanson équestre Bucéphale avec des photos de Doisneau, une version illustrée de La Chauve souris par Aude Poirot en 2003 aux éditions Points de Suspension et trois aux éditions Les 400 coups en 2007-2008 (Les Malheurs du lion, Croque et Dugenou), éditeur qui a poussé le plus loin la collaboration. Aucun des illustrateurices n’a cependant de lien particulièrement fort à la bande dessinée, on ignore aussi la part de choix de Fersen dans le dessin, je l’estime minimale : un accord de principe sur suggestion de l’éditeur, il ne s’agit jamais que d’adaptation.
En 2021 paraît cependant un album inédity, Saute-la-puce, livre-disque illustré par Benoît Debecker paru aux éditions Margot, narrant une histoire fantasque du ukulélé. Dans un entretien à Ouest-France, on lit « Ce sont de drôles de retrouvailles qu’ont vécues ces deux-là. Plus de quarante ans après, Thomas Fersen et Benoît Debecker livrent une BD-disque, Saute-la-puce, aux éditions Margot, quelques mois après s’être retrouvés par hasard. » L’histoire est sympathique puisqu’il s’avère que Debecker et Fersen étaient voisins, et que le premier a initié le second à Lucky Luke. Cependant, malgré cette présentation et le fait que l’ouvrage soit présenté à Quai des bulles, c’est un album jeunesse et non une BD.

Décidément, ferai-je chou blanc ?
*
Il existe toutefois quelques éléments identifiables. Le premier est sans doute la parution des Chansons de Thomas Fersen en BD en 2004 dans la collection « Chansons en BD » de Petit à petit. Après avoir adapté des poètes et nouvelles d’auteurs classiques, l’éditeur a un temps ouvert son catalogue à la chanson, avec d’abord des « vieux » comme Vian, Brassens ou Lapointe, puis à des chanteurs contemporains. Les premiers concernés furent Mickey 3D, suivirent Raphaël, Louise Attaque, Charlélie Couture (avec entre eux Brel ou Barbara) et donc Fersen, en même temps que Zazie. J’avais sincèrement un doute sur le potentiel commercial de ces titres, en tous cas pour les contemporains. Peut-être que ça se vendait bien, mais en tous cas Fersen fut l’avant-dernier titre.


La recette de cette collection était simple : une sélection de chanson, des jeunes auteurices pour les adapter. Parfois c’est très littéral, parfois un peu plus intéressant. Le fait que sur les cinq chansons adaptées quatre mobilisent un scénariste témoigne d’une volonté de simple illustration. De fait c’est sympathique, mais ça n’a rien non plus de particulièrement percutant. Une chanson comme « St Jean du Doigt », scénarisée par Oliv’, reste finalement assez proche du texte, en mobilisant surtout un contexte général (un cours de dessin de nu) plutôt qu’autre chose. « Né dans une rose », scénarisé par Gaet’s et dessiné par Cécile Becq, amène une jolie conclusion à la chanson. Mais là aussi, sans doute que Fersen n’a été réellement associé à rien et tout ça reste anecdotique. Comme souvent dans ce type de collectif l’intérêt est de voir si des noms ressortent quelques années après, je reconnais notamment Glen Chapron, que j’appréciais dans le fanzine Écarquillette, et qui a fait quelques albums depuis.
Non, à ce jour il n’y a pas de grandes contributions de Fersen à la bande dessinée. La mobilisation de son affection pour le médium, et la matérialisation de son goût se ressentent beaucoup plus à travers deux choix : un clip et une communication graphique.
Ainsi, en 2005 nous découvrions sur nos ordis, tout ébahis, le beau clip de « Hyacinthe », chanson sur une espèce de bon géant niais pouvant tout à fait tordre des cous, pour porter l’album Le Pavillon des fous. Si étudier cette figure chez Fersen est intéressant en soi (le lien est évident avec « Bambi », sur l’album précédent, par exemple – une chanson adaptée par Estelle Meyrand dans le bouquin Petit à petit d’ailleurs tient), ici c’est le dessin qui a frappé. Tout amateur de BD indé (comme on disait alors) reconnaissait le trait de Joann Sfar, d’autant que le personnage pouvait rappeler les naïfs et puissants golems de ses meilleurs albums. De fait, Sfar est bien derrière ce clip, accompagné de Kerascoët, duo composé de Marie Pommepuy, et Sébastien Cosset. À l’époque ils sont encore peu connus, un « BDJazz » sur Anita O’Day et, surtout, l’annonce de la reprise du dessin de Donjon Crépuscule, après Sfar donc. C’est d’ailleurs sur la réalisation de la série Petit vampire qu’ils se sont rencontrés, ils apparaissent alors globalement comme de bons exécutants du « style Sfar », qu’ils sauront performer et dépasser par la suite (Miss pas touche, mais surtout Sombres ténèbres, marqueront le basculement). En tous cas voici un premier lien évident, même s’il passe par des images qui bougent. Dans le même esprit on trouve trace d’un concert dessiné de Fersen avec Sfar à Angoulême en 2008 (« très prisé » selon Bodoï). Tout ça montre un milieu qui semble cohérent et d’ailleurs, ma foi, j’écoutais Fersen et lisait Sfar.
Le lien central reste sans nul doute l’album Je suis au paradis (2011), une merveille, en passant (« L’enfant sorcière » est une des plus belles chansons qui soient). De toutes ses pochettes d’album, elle est la seule qui soit dessinée, et par Christophe Blain lui-même. L’auteur du Réducteur de vitesse, de Quai d’Orsay, des Ogres, mais aussi premier dessinateur des Donjon Potron-minet avec Trondheim et Sfar, avait déjà réalisé les dessins du clip Comme un Manouche sans guitare de Thomas Dutronc en 2009 et pas encore publiés La Fille, BD musicale réalisée avec Barbara Carlotti, en 2013. Le projet est ici moins ambitieux, mais Blain produit une très belle pochette et l’affiche de la tournée (affiche que j’ai possédée, dédicacée par Fersen, mais restée avec une ancienne compagne – elle était signée aux deux prénoms). Comme le clip, on imagine ici un investissement réel du chanteur dans le choix.

Au-delà de ces éléments classiques d’une communication de tournée, la sortie s’accompagne aussi d’une troublante bande dessinée de quatre pages « Qui es-tu Thomas ? », diffusée en ligne (avec une qualité assez faible). Sous la forme d’une interview fictive ou voit Fersen sur le canapé de la pochette renvoyer un journaliste à ses questions, raconter la genèse des chansons dans une espèce de transe post lecture de Dracula, enterrer symboliquement son ukulélé et prendre son envol par la fenêtre, s’affirmant définitivement d’un autre monde. Il semble que Tôt ou tard, producteur historique de Fersern, ait imprimé une version de ce récit, en meilleure qualité, réservé aux journalistes. On trouve sur un site d’occasion quelques photos de l’objet :

Le choix de Blain est l’occasion d’entretiens où Fersen revient sur son lien à la bande dessinée, en fait assez faible selon lui, tel que celui-ci, à La Libre Belgique :
On vous sent proche de la BD, des univers de Joann Sfar avec qui vous avez collaboré, et ici de Christophe Blain.
Je me sens très proche de l’univers de Christophe Blain, oui. Les grandes chaussures fines, cette espèce d’élégance qu’il y a dans ses personnages, ses ellipses, ses bascules – je fais ça aussi dans mes chansons -, son rythme, son esthétique, son appréhension du texte, ce qu’il aime dans la langue : à la fois un certain esprit et un certain style. Un esprit français, cette vieille civilisation un peu moisie mais extrêmement raffinée.
Il y a aussi, comme dans vos chansons, pas mal de femmes, de belles femmes, dans les BD de Christophe Blain…
Ah oui, oh la la On a la même maladresse, timidité face aux femmes. Je pense que j’étais influencé par Blain quand j’ai fait la chanson « Mathieu », avec ces trois types qui attaquent des banques, qui n’ont aucun scrupule, mais qui, après, sont incapables de parler à une femme.
La BD, finalement, vous en êtes proche à divers égards. Joann Sfar a aussi réalisé un de vos clips, notamment.
Oui, cela dit, la bande dessinée, je n’en lis pas beaucoup. J’en ai lu dans les années 60. Mon baby-sitter m’avait fait découvrir Lucky Luke [Note : le fameux Benoît Debecker du début] et sa sœur m’a appris à jouer « Jeux interdits » à la guitare. Ils m’ont mis le pied à l’étrier, l’un pour les textes, l’autre pour la musique, ces deux-là, ils ont fait fort ! Les premiers Lucky Luke, c’est tout un esprit, qui est encore présent, je pense, dans les BD de Blain. C’est pas Goscinny non plus. C’est plus rugueux, moins franchouillard.
*
Item plus inattendu de cette recension, Fersen fait parfois l’acteur. Sa posture et sa voix si particulière (et son charisme certain pour qui l’a vu en concert) lui ont permis de jouer, sur scène comme à l’écran. Parmi les rôles, il a notamment été casté comme interprète pour la voix de… Gaston Lagaffe, dans une série animée assez étrange sortie en 2008 (les ayants droit interdisant la création de nouveaux dessins, les dessins d’origines étaient animés, ce qui créait et une grande proximité et un effet pantin de papier curieux). À cette époque, Fersen avait encore pu jouer la comédie, le choix n’avait rien d’évident ? Comme le raconte le réalisateur Alexis Lavillat au Soir, il s’est pourtant distingué parmi plus de 50 candidats : « Des stars ont postulé pour tenir la voix de Gaston. Certains en faisaient trop. D’autres sont restés tétanisés ou avaient un accent trop parisien. Franquin pensait que Gaston avait une voix de fumeur, celle de Jidéhem, l’auteur des décors des premiers gags. On a écouté un bout d’interview de Jidéhem et on a pensé à Thomas Fersen. Sur l’un de ses disques, il disait avoir pris la voix de son père quand il lui lisait les albums de Gaston. C’était la voix cachée qu’on attendait. » L’idée a donc été non pas de chercher la voix idéale des lecteurs (multiples) mais celle qui aurait pu paraître idéale à l’auteur.
On imagine bien Fersen dans ce personnage gentil, traînant, sans doute pas très énergique par rapport au chanteur… Le pilote est sorti avec cette voix, il n’est plus mis en ligne par la production mais on le retrouve sur YouTube (ci-dessous). À noter que malgré une performance plutôt saluée et convaincante, Fersen abandonne le doublage pour la série réelle, l’acteur Micha Lescot prenant le rôle, sans que la raison ne soit explicitée (Un article de Papiers nickelés parle d’un problème de temps).
*
Enfin, il paraît indispensable de parler aussi parler de Fersen personnage, en dehors de la promotion de ses nouvelles sorties. Il n’y a pas d’album le mettant en scène comme le fort réussi J’aurai ta peau Dominique A. par exemple. J’avais cependant souvenir d’une note de Boulet très drôle dans laquelle il imaginait les chanteurs vivre les scènes de dédicaces des auteurs de BD, et il avait justement imaginé pour cela Thomas Fersen insérant des prénoms dans des chansons, ou devant faire des chansons à la demande suivant les désidératas des fans. Je pensais peiner à la retrouver, mais son site est très bien fait et en quelques recherches de mots-clés, hop, on peut la lire ici. Voici l’extrait en question, je recommande cependant d’aller lire le tout car c’est très drôle :

Le moteur de recherche des notes de Boulet sort aussi ce gag, et c’est crédible puisque Boulet y parodie des textes assez reconnaissables (comme « Les Voisines », de Renan Luce), mais je n’ai pas reconnu la chanson de Fersen. Je dois fatiguer. Ou c’est un piège.
Fersen apparaît sans nul doute chez d’autres auteurs, il faut dire qu’il a un physique et une posture qui fait très bien personnage je trouve, et puis sinon on le croise nécessairement, ne serait-ce que dans des reportages. À ce titre on le retrouve encore chez Sfar, dans le volumineux carnet racontant le tournage de Gainsbourg vie héroïque, et sans doute dans le reportage dessiné de Mathieu Sapin sur ce film, Gainsbourg (vie héroïque) Journal d’un tournage, mais je ne l’ai pas sous la main. Thomas Fersen a en effet joué dans le film de Sfar, un espèce de loup humanoïde servant de conscience à Boris Vian (joué par Philippe Katerine). La scène, où Fersen est affublé d’un gigantesque masque, est coupée au montage. On la trouve dans les bonus DVD mais aussi, racontée ainsi en bande dessinée.
Qui dit reportage dit aussi journaux de concerts en direct, j’ai d’ailleurs vu ce dessin passer sur un groupe Facebook, sans source. On envisage Benjamin Adam, à suivre pour infirmer ou confirmer, et à vos suggestions d’autres images.
Crédit bandeau : Christophe Blain, extrait de « Qui es-tu Thomas ? », 2011.

