Il y a peu en retournant chez mes parents j’ai récupéré mes trois albums de James Bonk, série de strip parodiant James Bond par Manu Boisteau et Paul Martin. James Bonk est une série amusante, sans doute pas la plus grande de toutes les séries j’imagine, mais qui a bien tenu la relecture – et il n’y a pas tant de séries de strips francophones dans la masse de bandes dessinées1.
Quelques blagues ont un peu vieilli (la grossophobie, toujours), mais cet agent secret pataud, gaffeur, entouré d’une équipe assez branquignole elle-même, m’a encore arraché quelques sourires. La manière dont, au fil des strips, une histoire plus longue se dessine, est assez précurseur pour une série jeunesse des 90’s. Et on y retrouve avec un certain plaisir la régularité de la série de journal, avec ses impondérables (ainsi de strips, ou même un récit plus long, sur Noël, etc.) et ses récits intermédiaires qu’on s’imagine avoir duré de nombreuses semaines (l’histoire de Ted le taré, du squat de l’appartement de Bonk par le service, du colloque secret des super-espions…).
Car James Bonk est une série de presse. Et pas n’importe quelle presse, celle de Bayard, à qui j’ai consacré à un article : « Okapi et Astrapi : précurseurs inattendus de la bande dessinée alternative ? ». En conclusion j’y écrivais à propos de Je Bouquine :
Feuilleter les numéros de sa première décennie démontre nombre de transferts, Pommaux et Chaland illustrent par exemple des romans, et dès juillet 1994 un supplément d’été nommé Les vacances de Cochonot permet à Lewis Trondheim de publier chez Bayard. L’année suivante, une pleine page de strips, format relativement rare en France, offre à quatre auteurs une rubrique régulière : Manu Boisteau et Paul Martin avec James Bonk, Jean-Claude Götting, figure marquante de la bande dessinée alternative des années 1990 (avant d’être célèbre comme illustrateur des couvertures françaises d’Harry Potter), avec Rébecca, Trondheim avec Les Aventures sur Mars et Stanislas, encore un cofondateur de l’Association, avec Le Savant fou. Si au fil du temps seul James Bonk se maintient, Les Aventures sur mars s’achevant en plein suspens, le magazine ouvre ses pages en 1996 à Henriette, reprise d’un personnage que Dupuy et Berbérian avaient créé dans une version bien plus noire pour Fluide glacial. Là encore, ce duo d’auteurs incarne une vague importante de la « nouvelle bande dessinée », une orientation qui sera une fois encore confirmée par l’arrivée de Grand Vampire, de Joann Sfar, au tournant de l’an 2000.
James Bonk n’est sans doute pas la plus alternative des formes mais quand, lecteur de Je Bouquine (et surtout de ses BD) j’ai découvert la série, elle me plaisait beaucoup, notamment parce que j’y retrouvais l’excellent dessin de Boisteau. Avec ses rondeurs et sa grande expressivité, j’y reconnaissais sans nul le trait familier de La vie de la Rédak ou de Maudit Manoir (avec ses merveilleux monstres horrifico-rigolos) que je lisais jusqu’alors dans Astrapi, auquel j’étais abonné. Un chaînage (pour reprendre un terme éditorial cher à Bayard2) entre deux revues du groupe qui se faisait d’une manière logique en termes d’âge, mais non chronologique en termes de parution : né en 1989, j’étais abonné à Astrapi entre quelque chose comme 6 et 10/11 ans, et James Bonk a débuté en 1995, avant de continuer un certain nombre d’années. Je ne serai pas surpris qu’il y en ai encore eu quand j’ai eu des Je Bouquine entre les mains, mais j’ai de toute manière dévoré les bandes dessinées des numéros du CDI une fois au collège, remontant le temps.
Bref : James Bonk c’est bien dessiné, James Bonk c’est rigolo, James Bonk c’était familier, un rendez-vous régulier.

Mais James Bonk, dans mon parcours, c’est aussi la découverte d’un éditeur puisque, alors que je suis en troisième, je découvre l’existence de recueils chez Cornélius – en fait un premier recueil en format strip était paru en 19993 mais je l’ignorais. Je me souviens les avoir achetés dans la libraire (Lamiré s’appelait-elle) collée au collège, donc j’en déduis que j’y étais encore – c’est possible je l’ai quitté en juin 2003 et c’est sorti en mars, mais peut-être y suis-je retourné en seconde je ne sais plus. En tous cas la libraire n’avait pas beaucoup de BD, et j’avais globalement acheté ce qui s’y trouvait (dont Polonius, de Tardi et Picaret, absolument pas une lecture pour 12 ans mais c’est une autre histoire).
J’ai donc demandé à commander les James Bonk, et de mon souvenir c’était compliqué, car cet éditeur halalala me disait-elle. L’éditeur, c’est Cornélius, le volume a fini par arriver et c’est le début d’un engrenage puisque ce sera une de mes portes d’entrée dans la BD alternative. On voit ci-dessous en rouge le fameux premier tome, resté quand même dans un assez bon état vu l’âge de l’acheteur et le taux de lecture !
J’en profite pour souligner ici un processus intéressant puisque James Bonk paraissait en couleur et que la série a été regrisée (et visiblement à la trame) pour l’album. C’est Charlotte Boisteau qui s’en charge et qui est crédité pour la « mise en gris » ce qui, enfant, me paraissait très poétique.

C’est à peu près à la même période que mon frère va acheter Le Dormeur, de Lewis Trondheim (auteur déjà lu dans Je Bouquine, donc), lui aussi dans la collection Delphine. J’ignore vraiment dans quel sens ça s’est fait ensuite, j’ai identifié la collection, certainement, et chez mon nouveau libraire, maintenant que j’étais dans la grande ville (à Laval, en internat), il y avait du Cornélius.
Au fil des ans, je forge mes goûts, et ça se passe par paquet, par bloc, par collection au fond : je voulais lire – et avoir – tout Cornélius (et Futuropolis ensuite). Depuis, si je conserve une grande affection pour ces éditeurs et partage beaucoup de leurs choix, je me sépare sans scrupule de titres qui m’intéressent moins. Ce n’est évidemment pas le cas des James Bonk qui, au-delà du simple plaisir de lecture, et potentiellement de la nostalgie, sont la première clef de cette découverte, de ce déferlement qui remplit ma vie et ne la quitte pas, de cette étagère chez mes parents où sont rangés la majorité de mes Cornélius…
J’ai lu d’autres Boisteau, de petits albums chez Thierry Magnier, un improbable guide du poney, un album plus adulte dont je n’ai pas retenu grand-chose maintenant mais que j’avais apprécié. Son trait est absolument reconnaissable et il est très fort. Sans lui, clairement (désolé pour Paul Martin, mais de fait il y a eu une reconnaissance graphique dans mon premier intérêt), mon histoire avec la BD alternative aurait été différente. Elle aurait existé, mais il n’y aurait pas eu, si tôt, mon premier Cornélius acheté avec mon argent, et donnant un rôle si important à cet éditeur dans ce monde qui s’ouvrait.
Alors merci monsieur Boisteau, et j’ai bien envie de retourner explorer cette bibliographie.

1. Mais oui, il y en a, il y a sans doute une histoire du strip français contemporain à écrire (Nick Butch l’a tenté pour le Québec) car ça reste assez méconnu.
2. Comme l’écrit ma chère directrice de thèse Française Hache-Bissette : « Si Le Journal de Tintin se proclame fièrement « Le journal des jeunes de 7 à 77 ans », les autres titres choisissent d’affirmer leur positionnement avec des tranches d’âges beaucoup plus resserrées. Le découpage a fluctué au cours du temps. Aujourd’hui, on distingue trois grandes familles : « Éveil » pour les moins de 6 ans (40 % de l’offre), « Enfance » avec les premières lectures à partir de 6 ans, « Adolescents » à partir de 10 ans. En 1956, Perlin et Pinpin, l’hebdomadaire éducatif catholique des prêtres de l’Union des œuvres catholiques de France, choisit de s’adresser aux 5-8 ans mais c’est en 1966 avec le lancement par La Bonne Presse de Pomme d’Api pour les 3-7 ans que les éditeurs de presse commencent à s’intéresser aux non-lecteurs. En 1986, le groupe, qui a entretemps pris le nom de Bayard, crée même Popi, un magazine pour les 1-3 ans qui parachève un chainage allant quasiment de la naissance à l’adolescence, avec Astrapi (1978) pour les 7-11 ans, puis Okapi (1971) pour les 10-14 ans et Phosphore (1981) à partir de 14 ans. Les transitions entre les âges se font plus fluides : dans un univers où le mode de distribution est principalement l’abonnement (75 %) et où les titres renouvellent 100 % de leur lectorat tous les trois ou quatre ans, il est vital de fidéliser son lectorat en lui proposant de passer sans contrainte d’un titre à l’autre en cours d’abonnement. » La presse pour la jeunesse : entre éducation et récréation, dans l’indispensable Manuel d’analyse de la presse magazine (dir. Claire Blandin), Armand Colin, 2012 (p. 203-211).
3. La chronique est de Kaze Dolemite, qui est aussi un auteur de BD, et son trait, quand on y pense, a vraiment un lien avec celui de Boisteau, une influence ?
Bandeau : extrait du tome 2.
