Le 21 avril j’ai soutenu ma thèse au Campus Condorcet. C’est une thèse en Sciences de l’information et de la communication, au titre peu sexy : La bande dessinée québécoise et ses circulations dans et avec l’espace francophone européen. Mais bon, ça dit ce que ça veut dire. Comme je tire ma force du nombre, j’avais tenu au public – rien que le jury était nombreux (huit, le maximum, avec plein de diverses disciplines) – et il y avait presque trente personnes, c’était très chouette car on y trouvait de la famille, des amis, des bédéphiles hors milieu universitaire, des chercheurs, un certain ratio de conservatrices de bibliothèques, des fanzineux, des auteurs, des camarades d’autres assemblées… Merci vraiment à elles et eux d’avoir été là, + un peu de monde en visio.
Je n’ai pas pensé à lancer la vidéo, ce n’est donc pas conservé, c’est la vie. Mais j’ai globalement lu (avec émotion parfois) le texte ci-après en introduction – on appelle ça une « position » paraît-il. Cela dura une quinzaine de minutes puis on passe à chaque juré, questions et réponses, tout ça dure plus de quatre heures et à la fin on est rincé et heureux.
Comme j’ai déposé, après diverses corrections demandées lors de la soutenance (ce qui a pris un peu de temps car bon, il y en avait à faire, et moi j’avais pas mal de trucs prévus par ailleurs), le manuscrit définitif de ma thèse voici quelques jours, je vous partage donc cette « position », en attendant que le fichier de cette recherche soit téléchargeable. C’est un peu long car je n’entrecoupe pas d’image mais, hé, c’était long en vrai aussi.

Monsieur le Président du Jury, je vous remercie de me donner la parole ;
Madame et Messieurs les membres du Jury, je vous remercie d’avoir accepté de siéger ici aujourd’hui et d’avoir lu mon travail, et notamment les rapporteurs, dont la lecture a été particulièrement assidue, et ce dans des temps assez brefs.
Avant de commencer, je voudrais aussi saluer celles et ceux qui sont venus assister à la soutenance, proches et moins proches, collègues, amis, sujet d’étude parfois. Cette présence me donne de la force et était importante pour ce moment.
Cette thèse m’aura pris six ans. Six ans durant lesquels je travaillais à temps plein en bibliothèque, passais des concours, donnais des cours… sans compter, ce n’est pas rien, la naissance de mes deux enfants dans la dernière année. Au regard avec cette réalité, ce délai peut finalement paraître assez court. C’est qu’en réalité ce travail couvre bien plus que ses années d’inscriptions universitaires. Chaque partie de ce sujet vient de très loin.
Il m’est impossible de savoir depuis quand j’aime la bande dessinée. Pour la revue Comicalités, s’interrogeant sur le dessin d’enfant, j’ai pratiqué un exercice d’égo-archéologie dont le titre est, je crois, assez parlant : « bande dessiner (à l’infinitif) avant de savoir lire ». J’y explore des dessins en séquences réalisés dès trois, quatre, cinq ans… Cela rappelle pour le moins que ce premier rapport au neuvième art vient de la pratique. Voici pour la bande dessinée.
C’est au tournant des années 2000 que j’ai découvert le Québec, sur un forum de fans de bande dessinée franco-belge, la série Les Tuniques bleues précisément, et que les amitiés tissées là m’ont ouvert les portes d’une francophonie d’Amérique alors inconnue. Voici pour le Québec.
En 2004, dans le premier numéro de mon fanzine Gorgonzola, j’étais particulièrement fier d’accueillir une Suisse et un Québécois, en sus des auteurs français. Déjà donc, on retrouve les circulations.
Le paysage se fixe pleinement en 2009, avec à la fois ma participation par hasard au jury du Prix du public du festival d’Angoulême, consacrant Michel Rabagliati, et la publication de mon premier article sur la BD québécoise dans Comix Club. Son titre ? « La bande dessinée québécoise ».
Si ce rapide découpage chronologique peut paraître un peu caricatural, il place en réalité plusieurs enjeux centraux de cette recherche. Elle vient de loin, elle naît d’un français qui se passionne et s’attelle, par des articles, par des publications, des entretiens, à faire connaître au public européen cette bande dessinée. Cette thèse vient en continuité, plus qu’en aboutissement, de ce travail débuté dans des fanzines. Au fil de l’eau, cette pratique amateure s’est institutionnalisée, avec des participations comme contributeur de presse spécialisée, des modérations pour des festivals ou des travaux divers pour la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image. L’ajout du volet recherche se comprend dans cet ensemble, comme une continuité logique et la valorisation d’une pratique qui reste profondément ancrée dans la bédéphilie, ce concept si riche étudié par Julie Demange et dans lequel je me reconnais pleinement.
La précision est importante car, si j’ai eu pour habitude de faire des travaux de recherches prolongeant des travaux venus de la bédéphilie, – c’était notamment le cas de mes mémoires sur Pif Gadget puis sur les fanzines de BD -, je n’ai jamais considéré que la recherche était une augmentation hiérarchique de ma pratique. Il s’agit simplement d’une autre manière de l’approcher, qui va nourrir des approches bédéphiles futures, ce qui est au fond assez cohérent avec le profil de plusieurs bédéphiles qui étaient universitaires tout en réalisant des bulletins et autres pratiques amateures. L’objectif n’est donc pas de passer de bédéphile à universitaire mais de naviguer entre les deux statuts, et d’essayer de « corriger » certains excès du fan par une rigueur de chercheur, tout en gardant l’affection charnelle pour le sujet, qui peut parfois manquer à certaines recherches.
Lorsque je me suis lancé dans cette thèse, cela faisait déjà trois ans que j’avais soutenu mon master, six ans que j’avais fini mon M1, et si je savais que je voulais travailler sur la BD Québécoise et être codirigé par Sylvain Lemay, qui a été un pionner de l’enseignement de la BD au Québec et que je remercie ici de son soutien depuis plus de dix ans, je n’avais pas forcément de sujet précis. Devait-ce être un auteur ? Une revue ? Une courte période ? Pour en décider, il a fallu trouver ma directrice. Et c’est avec surprise que je suis retombé sur mon ancienne directrice de licence professionnelle, Françoise Hache-Bissette, que je retrouvais rattachée à la discipline des Sciences de l’information et de la communication. Comme M. Jourdain, j’en faisais sans le savoir depuis des années, étant bibliothécaire. Moi qui hésitais entre littérature, histoire ou études culturelles, j’ai été heureux de découvrir cette discipline par essence transdisciplinaire, en étant d’ailleurs hébergé dans un laboratoire d’histoire culturelle. Cette discussion entre disciplines a amené l’idée de discussion entre aires, jouant sur les jeux d’influences, sujet qui trottait en filagramme de plusieurs de mes travaux. Le postulat, qui s’est dessiné en cours de recherche, est celui d’une bande dessinée québécoise subissant uneforte dépendance de la sphère franco-belge, mais avec quelques moments d’affirmations, des tentatives, et qui réussi à s’autonomiser à partir du XXIe siècle, avec même parfois quelques jeux d’influences inversés.
Françoise a pu m’offrir le cadre méthodologique qui, tout en souplesse mais avec rigueur, donne de la cohérence à l’ensemble. Elle se rappelait régulièrement à ma mémoire, sans pression mais conseillant des lectures et, surtout, des ancrages. J’espère faire honneur à son encadrement, moi qui suis son dernier doctorant, et ai prolongé quelque peu le plaisir.
La bande dessinée québécoise est étudiée depuis quelques années, elle commence à avoir ses historiens, venus du milieu comme Michel Viau ou Tristan Demers, venus de l’université comme Philippe Rioux, ou naviguant entre les deux, comme Mira Falardeau. Il y a un certain nombre d’autres personnes à travailler sur la BD québécoise mais si je retiens particulièrement ceux-ci c’est que le premier a dressé le premier portrait méthodique et chronologique de cette bande dessinée, et que les autres ont à différentes reprises précisément travaillé sur les échanges de la BDQ avec différentes aires : Rioux l’a fait pour les super-héros, avec l’influence étatsunienne anglophone, Demers a étudié la réception de certaines séries franco-belges star au Québec, Falardeau, outre différents textes généraux, s’est intéressée à la place des femmes ou aux rapports à l’identité canadienne.
Ceci posé, nous pouvions constater que peu de travaux étudiaient profondément ces liens entre québécité, affirmation et rapport à une encombrante Europe : autant poids paternaliste qu’espoir économique.
Cela explique d’ailleurs une forme qui a pu étonner un des rapporteurs : je suis de facto une des sources importantes de la bibliographie. Il ne s’agit en réalité pas tant de moi que d’articles rédigés au cours de la thèse, permettant de vérifier la solidité scientifique des analyses. Souvent, vous l’avez noté, ces articles se retrouvent « enrichis » dans la thèse, grâce à la lecture des pairs et aux échanges qui ont suivi. Certes cela peut donner l’impression d’une « thèse en article », chose qui ne me déplaît pas en soi, mais qui n’était pas le projet. Je dirais plutôt qu’au cours de la rédaction différents morceaux de la thèse sont devenus des articles, dans un jeu d’aller-retour somme toute assez congruent avec le sujet. Mais cela aurait pu être une difficulté, j’y reviendrais.
J’ai déjà expliqué mon rapport bédéphile au sujet, mais je suis obligé d’y revenir car il a été au centre de cette démarche. Trois grands items constituent ma base de travail :
- la lecture approfondie d’un corpus québécois, appuyée sur des années d’accumulations, des relations et des consultations de bibliothèques ;
- l’étude de discours médiatiques, en compulsant de nombreux articles de presse généraliste et spécialisée, principalement grâce aux corpus numérisés de la BAnQ et de la base MédiaBD ;
- et, cœur sans doute du travail, de très nombreux entretiens, une pratique venue ici pleinement de mon parcours au sein du monde de la bande dessinée, que ce soit par le réseau qu’il m’a donné, ou par l’acquisition de la maîtrise formelle de l’exercice, même si je me refusais à toute grille figée, tout en me forçant à revenir au sujet précis et à ne pas trop dériver face à des auteurices que j’admirais. C’est sans doute mon parcours, aussi, qui m’a fait comprendre l’importance d’interroger d’autres acteurices du milieu : libraire, éditeurs, bédéphile historique (je salue d’ailleurs Denis Privat, dans la salle, qui ne sera pas forcément à l’aise avec ce titre) ou attachée de presse.
On retrouve donc ici des éléments fondamentaux de mon travail dans les fanzines ou dans la presse, l’objet étant de pouvoir poser des analyses plus construites et des théories explicites, que je confrontais à des méthodologies scientifiques. Ce furent un peu d’études de la réception, connues grâce à Umberto Eco, grand bédéphile lui-même, ce furent un peu de sociologie, avec la pensée éclairante de Jean-Pierre Olivier de Sardan pour faire monter mes entretiens d’un niveau, beaucoup de lectures historiques, sans surprise, et d’analyse médiatique dans son sens large : propos d’acteurs et exégètes, mais aussi comparaisons de formats, d’éditions, de styles graphiques et de normes éditoriales. Ici, je plongeais en plein dans les médiacultures popularisées par Éric Maigret, tout en me rapprochant d’une manière de travailler finalement assez proche de la description bibliographique chère au bibliothécaire et à l’idée, forte dans la partie de l’infocom étudiant le livre et la presse, que la forme est intrinsèquement liée au fond, aux échanges, aux rapports de pouvoir.
Se lancer dans ce sujet n’a pas été sans complexité, et le parcours que je viens de décrire n’y est pas étranger. Ce fut même sans doute la première des difficultés : si le réseau et la connaissance acquise en amont étaient assurément un atout, ils me faisaient aussi arriver avec certaines idées reçues et, parfois, des œillères. Et si le bédéphile se veut honnête, il est d’abord une subjectivité affirmée, qui sait oublier des pans entiers de créations sans s’en inquiéter, voire avec une certaine mauvaise fois. Le chercheur aussi est subjectif, bien sûr, mais il peut moins facilement l’accepter et doit chercher à se contrecarrer un peu. J’imagine que l’on sent clairement, à la lecture de mon travail, mon penchant indiscutable pour la sphère alternative, même si j’ai justement cherché à en sortir par endroits : avec l’étude des Nombrils par exemple, même si je reste un enfant du journal Spirou, ou de séries que je n’aurai clairement pas lues sinon comme celle de La Vie compliquée de Léa Ollivier. J’évoque parfois des sujets qui auraient pu être intéressants, comme travailler sur le best-seller La Bombe par exemple, avec son aspect trinational, mais sa québécité est invisible et cela ne semblait guère pertinent. Je me doute que l’on ressent une affection plus vive de ma part pour Pow pow, Julie Doucet ou Julie Delporte que pour Magasin général, Glénat Québec ou L’Histoire du Québec en BD mais je me suis efforcé en tout cas de « sortir de mes goûts » et ai cherché à élargir, toujours en tenant mon fil des circulations, bien essentielles pour éviter un deuxième écueil.
La question du corpus a en effet été constante : cette thèse embrasse finalement des titres allant du début XXe à 2025, même si ses bornes officielles sont le début des années 1960 jusqu’à 2023 et le Grand Prix de Julie Doucet à Angoulême. Il faut dire qu’entre le début et la fin de ma thèse il y a eu quelques événements : ce Grand prix, donc, mais aussi la sortie des Chroniques de jeunesse de Guy Delisle en 2021, qui changeait tout mon propos préparé sur son identité enfouie, ou la reprise de Gaston Lagaffe par Delaf, fin 2023 justement, autant de moments assez forts dans la question des échanges. J’ai donc mis des bornes, les ai adaptées avec souplesse, tout en acceptant qu’il y ait des manques. Je l’évoque aussi en conclusion : il serait intéressant d’étudier un certain nombre de sujets que je n’aborde pas, d’autres portraits éditoriaux, des auteurs au succès singulier, notamment Alex A. dont la réception en France est à étudier. Mon regret principal est sans doute le cas de Bayard Canada, qui semble une structure très intéressante par la réelle originalité qu’elle a développée sur le territoire Québécois. Il y a justement eu l’an dernier une vive polémique sur la possibilité d’un rachat total d’un magazine jeunesse historique (Les petits débrouillards) par ce groupe, qui a mené à l’abandon du projet, mais nous avons appris il y a quelques semaines que La Pastèque, sans doute le plus célèbre éditeur indépendant québécois de BD, rejoignait Bayard Canada… Intéressant, mais voilà qui montre bien que mon étude figée dans la thèse jusqu’à 2023 aurait été pleinement frustrante et bousculée par l’actualité !
Puisque j’ai parlé de limites, il est important de citer sans doute les principales : celles de la distance et de l’accès aux documents. J’ai eu la chance de profiter de quelques voyages pour accumuler des documents, mais jamais de réels longs séjours de recherche dédiés, et ai pu profiter de groupes bédéphiles et d’amis qui m’ont régulièrement envoyé des informations, des scans ou photos (comme Michel Viau, Jean-Dominic Leduc ou le groupe Archives BDQ), me permettant de lire parfois des choses très obscures et difficiles à trouver. Cependant, c’est toujours différent d’être sur place ou au bout d’un océan, je l’ai ressenti par moment, de la même manière que d’étudier une culture nationale sans en avoir jamais fait partie implique toujours à des méconnaissances. Ainsi, il est évident que certain processus que je semblais découvrir dans la bande dessinée existaient en littérature, au cinéma ou en peinture, – j’ai pu ici où là évoquer quelques cas -, il aurait sans doute été intéressant de creuser plus de ce côté-là. Je remercie quoi qu’il en soit mes relecteurs Québécois qui ont pu remarquer quelques erreurs, jamais fondamentales, mais qui auraient fait mauvais genre.
Autre limite, qui peut paraître paradoxale, et a été relevée par un des rapporteurs, est celle de la langue. Je ne suis pas anglophone, je peux déchiffrer lentement des articles de recherche ou de la presse, mais n’ai pas les capacités suffisantes pour des recherches approfondies en anglais. C’est sans nul doute une des raisons de ma passion pour les autres francophonies, mais pour étudier le contexte canadien – qui englobe malgré tout celui du Québec – il est certain que des sources en anglais sont nécessaires. J’ai pu en citer quelques-unes, cela reste marginal et le rapport de jury mentionne plusieurs pistes que j’irai volontiers explorer.
Si elle peut faire sourire, je me dois maintenant de parler d’une difficulté plus terre à terre, celle de l’éparpillement. J’ai, il est vrai, sans doute trop bien suivi un excellent conseil de ma directrice. En début de thèse, consciente de ma méconnaissance du milieu universitaire, Françoise m’a dit qu’il était important de publier des articles dans des revues. Je l’ai donc fait, rapidement grâce à son aide pour un premier article dans Le Temps des médias, puis pas mal d’autres, fort régulièrement. Comme je l’ai déjà évoqué, cela m’a permis de tester de futurs chapitres de ma thèse, mais aussi de me distraire un peu, et de publier donc des articles sur Pif Gadget et l’écologie, Antigone en bande dessinée, les fanzines en bibliothèques municipales… Vous regardiez cela, je crois, avec un certain amusement en me recadrant parfois. Durant ces six années, j’ai aussi changé quatre fois de travail et de ville, publié plusieurs livres et été commissaire d’une exposition (aucun d’entre eux n’ayant de rapport avec mon sujet), passé une licence et un autre master, suivi la formation de conservateur… Tout avait en réalité une cohérence, mais elle pouvait ne pas se percevoir. Paradoxalement, c’est peut-être le fait de devenir père de jumelleaux l’an dernier qui m’a permis de sauter cette difficulté : il n’était plus temps de jouer, je n’allais plus être maître de mes jours et de mes nuits, il fallait conclure en saisissant chaque instant disponible pour écrire. Étrangement, Owen et Anya ont sans nul doute été d’impeccables (et implacables) coachs en écriture.
Enfin, sans que ce soit une réelle difficulté, j’ai noté dans le sujet, parfois, une surprise chez mes interlocuteurs. Mes entretiens tournent logiquement autour d’une question d’échanges avec l’Europe qui, quand on veut aborder une œuvre, peut paraître assez limitée. Pour beaucoup de québécois, cela pouvait sembler un peu enfermant, ce français qui vient leur parler des liens avec l’Europe. J’ai senti rapidement une confiance s’installer, mais une méfiance initiale, sans doute liée à la crainte d’un éternel récit paternaliste.
Si on ne peut remettre en cause la réelle influence de la bande dessinée européenne francophone sur la bande dessinée québécoise, mon travail permet de formuler des hypothèses et d’établir quelques éléments souvent méconnus.
À travers différents exemples, mon travail trace d’abord la réalité certaine d’un rapport de domination évident de l’Europe vers le Québec. Les rapports étaient souvent à sens uniques : l’Europe y voit un potentiel marché supplémentaire, les Québécois rêvent de publier en France, sans grand succès jusqu’aux années 1980. Les rares expériences de circulations différentes, se font sous la forme d’hommages au référent d’origine, à l’instar de Pignouf, certes hommage un peu irrévérencieux, mais hommages tout de même. De la même manière, on peut noter que plusieurs figures de Français émigrés occupant des places phares dans la BDQ des origines jusqu’aux années 1970 (Busnel, Petitdidier, voire Lavaill) étaient alors inconnues pour la pratique de BD en Europe, et dans le cas de Petitdidier l’a d’ailleurs totalement arrêté à son retour, pour réaliser une autre carrière artistique. Cela questionne aussi sur la réception de ce qu’était être un auteur français de BD vu du Québec à l’époque.
Mon hypothèse centrale, qui s’est affinée au fil de la recherche, est cependant bien que si cette influence a été quasi totale jusqu’à la fin du XXe siècle, une autonomisation réelle et durable se faità partir de cette période. Cela passe par des auteurs qui réussissent à vivre au Québec, mais aussi à traverser en gommant peu ou pas leur identité, par des éditeurs qui tiennent sur la durée, par des succès critiques et publics des deux côtés de l’Atlantique et différentes structures indispensables à la reconnaissance et à la légitimation (librairies spécialisées, festivals, Prix…).
À travers différentes études de cas, mon travail dévoile même dans certains cas, certes plus liés à la sphère alternative, une influence qui a pu se renverser : c’est le cas d’Henriette Valium sur un Pakito Bolino, qui co-fondera avec Caroline Sury Le dernier cri et marque jusqu’à aujourd’hui la culture visuelle du graphzine, c’est évidemment aussi le cas avec Julie Doucet, à une échelle beaucoup plus large. On peut cependant aussi citer le travail des Nombrils, de Delaf et Dubuc, donc le succès a permis de redonner une place à l’identité, et l’ironie de voir une série franco-belge absolue, Gaston, ensuite reprise depuis le Québec (même si dans le cas présent la québécité est logiquement re-masquée).
Cette réalité d’influences parfois renversées et d’un marché autonomisé ne doit cependant pas faire penser à un soudain eldorado Québécois, mais simplement à une possibilité d’exister. Un phénomène particulièrement intéressant à cet égard est celui des auteurs conservant leurs droits pour le Québec pour des titres publiés en Europe, une manière de contourner des retaxations un peu absurdes à leurs yeux (leurs livres sont alors plus chers au Québec qu’en France), mais aussi de jouer sur les deux marchés. Ma surprise fut de constater également qu’il y avait souvent des différences, des retraduction, d’une édition à l’autre, manière pour l’édition québécoise de reprendre sa place et de finalement proposer une « version originale ».
Cette pratique, qui reste minoritaire, s’accompagne également du constat que, si quelques heureux élus signent des succès en Europe, la crise du marché ne garantit plus un succès minimal en publiant chez un grand éditeur européen. Si cette situation est aussi un symptôme d’une difficulté économique du secteur, certains auteurs québécois ayant testé les deux options vendaient plus de titres en se limitant au marché québécois, portés par les salons et une presse défendant un titre du cru. D’autres, qui vendaient peut-être mieux en Europe, préfèrent pouvoir défendre leur livre sur leur territoire pour pouvoir vraiment l’accompagner. Une observation qui renvoie à celle, passionnante, d’Izabeau Legendre qui rappelle que sur ce territoire, underground et overground sont parfois très proches, et que, dans un marché où vendre 1500 exemplaires est déjà un vrai succès, les fanzines peuvent parfois être plus rentables que de contractualiser avec un éditeur.
J’aimerais évidemment détailler, parler de plusieurs des figures étudiées dans la thèse dont je n’ai pas encore dit un mot, mais nous avons la soutenance pour ça. Et puis tout ce qu’il y a après. Comme on l’a tous compris, ce travail n’a pas débuté en 2020, il ne se termine pas en 2026, et cette recherche menée avec ses pauses et ses détours m’a beaucoup plu, aussi parce qu’elle m’a permis de regarder un peu ailleurs. Elle m’ouvre des pistes, elle m’a offert une méthode, m’a montré aussi que je pouvais parfois creuser longtemps, sans me dégoûter, ce qui n’était pas gagné.
La suite, elle, est encore floue, titillé par cette interrogation constante sur la québécité renvoyée à mes interlocuteurs, je me suis moi-même interrogé en pensant à me décentrer. Je continuerai sans aucun doute à travailler sur le Québec : un projet d’article sur Bayard Canada est en cours, j’évoquais tout à l’heure Alex A., il s’avère que j’irai modérer dans 15 jours une table ronde en sa compagnie à Lausanne, ce sera l’occasion de débuter un travail. Mais j’irai aussi sans doute regarder plus loin, du côté de l’Acadie, des francophonies canadiennes, pour voir ce qu’il s’y propose et comment les quelques créateurs tentent de s’affirmer face à un Québec qui, en interne au Canada, est le dominant.
Mais ce n’est pas pour tout de suite car après cette soutenance viendra le temps des corrections, de parler de ce travail, d’en éditer ou développer certains passages, potentiellement de passer des qualifications… En quasi-conclusion, je reprendrai une formule québécoise que j’aime par-dessus tout, celle d’y aller « tranquillement pas vite », mais sans s’empêcher de faire feu de tout bois.
Enfin, je voudrais tout de même avoir un mot pour toutes celles et ceux qui m’ont aidé à un moment ou un autre de la thèse, soit très directement, soit sans s’en rendre compte. Certains sont dans la salle, physique ou virtuelle, aujourd’hui. Je ne peux pas faire la liste, celle de mon manuscrit fait trois pages et n’est déjà pas complète, mais je voudrais conclure en les remerciant chaleureusement, et tout de même directement, Natacha, ma femme, qui a coporté ce travail par le temps donné, que ce soit en relecture ou en me donnant, justement, du temps, et ce n’est pas peu dire qu’il nous est précieux en ce moment.
Mesdames et Messieurs les membres du jury, je suis désormais prêt à répondre à vos questions.

Crédit photo : Extrait du carnet d’Edmond Baudoin, au premier rang lors de la soutenance.