Les études sur les pratiques de lecture soulignent souvent qu’une des particularités de la bande dessinée est qu’elle fait fréquemment l’objet de relectures, de manière régulière, ce qui est plus rare pour les autres types de livres. Les raisons sont assez simples. Elles tiennent d’abord à ses origines et à ses liens avec la littérature jeunesse, qui, elle aussi, se prête volontiers à la relecture, y compris à l’âge adulte sous l’effet de la nostalgie – je relis ainsi très régulièrement, comme des lectures de « réconfort », Gaston Lagaffe ou QRN sur Bretzelburg de Franquin. Elles tiennent également à certaines caractéristiques historiques du médium : la brièveté des récits (le gag, l’album de 48 pages) et la sérialité. Avant d’entamer un nouveau tome, on relit souvent les précédents pour se remémorer l’intrigue, d’autant qu’il s’écoule fréquemment un an, voire davantage, entre deux parutions.
Avec les évolutions du secteur, qui s’adresse désormais largement à un public adulte, et avec l’essor de formats plus volumineux ainsi que des one-shots, on peut toutefois se demander si la bande dessinée se relit encore autant qu’auparavant. Et pourtant, il existe justement une bande dessinée que j’ai découverte à l’âge adulte, qui n’est pas une série, qui n’est pas particulièrement connue, et qui produit toujours cet effet sur moi : Fables nautiques de Marine Blandin (Delcourt, 2011).

Contrairement aux classiques de Marcinelle que j’évoquais au premier paragraphe, on imagine assez mal le ressort nostalgique ici : j’ai dû le lire un an après sa sortie, vers mes 23 ans, en licence. Je publiais déjà Gorgonzola depuis des années, écrivais sur la bande dessinée, avec déjà un rapport à la lecture de bande dessinée qui n’était plus directement naïf. Cet album, je ne l’attendais pas spécialement, j’étais passé à côté (malheureusement ça arrive à beaucoup de bons titres de la collection Shampoing qui n’a pas une com dingue), et c’est en passant par le Québec que je l’ai découvert. J’achetais à l’époque tout ce que produisait Colosse (une maison de microédition qui nous a fait découvrir notamment Sophie Bédard, Juli Delporte, Saturnome…) et voici que je me retrouve avec Carnets de bord, un petit zine de croquis et travaux préparatoires autour de l’album. J’avais acheté les yeux fermés tout ce que j’avais trouvé sur le stand angoumoisin de l’éditeur et avais donc un livre « autour du livre » sans avoir le livre, ce qui était un peu frustrant et m’a d’abord un peu vexé. Puis, afin de pouvoir profiter de cet achat un peu absurde, acheter Fables nautiques.

Le livre sur le livre, acheté en premier.
Fables nautiques se passe dans le désert, dans une piscine ouverte géante, une sorte de truc de Center Park, mais pas cheap et en art déco, empli de végétation, qui vit en autarcie avec sa faune humaine et ses mystères. Il s’y passe plein de choses en parallèle, on suit des grappes de personnages, leurs interactions et la manière dont, quelque part, chacun tente de tenir ce micro-monde. C’est un album surprenant, et il m’a pris par surprise. J’aime l’eau et, enfant, je m’imaginais souvent enfermé dans une sorte de piscine où je vivais, entre bains, douche et vapeur d’eau : ce n’était pas angoissant, plutôt reposant. Curieusement, quand j’ai filé des livres à des gens, plusieurs ont trouvé cette piscine couverte oppressante ; moi, je la trouve dingue, belle, pleine de vitalité, de bonds et de drôlerie. Il y a de bonnes idées de partout (ha, la course des nageuses qui migrent, les vieilles fripées du jacuzzi, la carotte mystérieuse…) et, à la fin, j’étais très apaisé.
Alors peut-être qu’en effet, en le relisant, il y a finalement un rapport nostalgique, au fait de retrouver cet état de douceur post-lecture, ce alors même que, sans divulgâcher, la fin est plutôt une grande destruction qu’un barbottage. Plus qu’un rire ou un souvenir d’enfance, j’y vais pour trouver un monde que je trouve très beau, où j’ai envie d’être aux côtés des personnages. Et pourtant, ce n’est pas joli joli, ce qu’il s’y passe, la piscine est construire sur un cimettière d’animaux qu’on oublie vite sous la joliesse des vitres. Bref, c’est un livre que je relis souvent, quand j’ai envie de me faire plaisir ou que je me sens un peu triste. C’est comme Gaston, et ce n’est pas du tout pareil.

La force formelle de Blandin, son jeu sur les longueur, les corps, est très frappantes avec les inséparables nageuses synchronisées.
Cet album est touchant aussi parce que je l’avais dans mon sac un jour où je dormais avec ma chère amie Marlène Rousselet, qui souffre d’insomnie et qui dévore toutes les bandes dessinées que je trimballe. Elle l’a aimé autant que moi, pour d’autres raisons sans doute, mais je crois que c’est un des livres qu’on a le mieux partagés. D’ailleurs, elle en a fait une chronique radio des années plus tard ou elle insiste sur le fait qu’elle a eu besoin de se le procurer et qu’elle aime le relire ! Ce livre est quand même formidable, il me fait du bien et il me connecte (bon, sans qu’elle le sache, mais je pense toujours à elle en le lisant) à quelqu’un qui est trop loin. Double dose de réconfort.

Tout n’est que luxe, calme et volupté, mais pas vraiment.
Crédit bandeau : bandeau d’une expo Fables nautiques à Angoulême en 2012 ! Elle avait l’air chouette.
