JJe doute que beaucoup le sachent mais, quand j’étais étudiant, j’ai été quelques années attaché de presse de plusieurs maisons d’édition alternatives (6pieds sous terre en premier lieu, puis Warum/Vraoum et ponctuellement sur quelques titres pour d’autres). J’en ai retiré beaucoup de choses, des liens avec des auteurs, des critiques, des codes de la presse, etc. même si à un moment j’ai dû arrêter. Je me souviens me démener pour essayer de convaincre que, quand même, Fabcaro c’était rigolo et pouvait toucher plus large que 2000 personnes – il se trouve que le succès a explosé après mon départ, je ne sais ce qu’il faut en tirer. A priori c’était d’ailleurs après avoir lu mes entretiens avec Fabcaro et Gilles Rochier sur Du9 que 6pieds m’a proposé la chose, considérant que je comprenais leurs bouquins, c’était chouette. Les autres éditeurs m’ont contacté ensuite, bouche à oreilles.
De cette période il me reste un souvenir assez vif, régulier quand je vois tourner les pages ou propos d’un auteur ici où là sur les réseaux, il marche bien, il est de gauche et dénonce les patrons, les logiques libérales, etc. etc. Il est souvent pertinent sur ces sujets, mais je ne peux m’empêcher d’être amer. Rien de dramatique (ça ne m’a ni empêché de dormir ni traumatisé), mais une incohérence manifeste, tout en se drapant de vertu morale, et j’avais envie de le poser quelque part puisque quinze ans après, j’y repense dès que je le vois popper.
Il se trouve qu’à l’époque j’aimais un peu plus son travail, moins systématique qu’aujourd’hui, donc quand j’ai eu un de ses livres à défendre, j’étais content. J’ai lu le bouquin, écrit un pitch, fait mon job habituel. C’était un récit long, quand il fait plus souvent du gag, assez joli, sur la pression du monde du travail qui écrase les individualités, bien fait même si ce n’était pas follement original. Je ne disais évidemment pas ça comme ça dans mon pitch mais, sur le site (assez mineur) bulledair, où j’inscris toutes mes lectures, je lui mettais trois étoiles (sur cinq).
Je comprends que ces systèmes de notations puissent être désagréable pour des auteurices, sur mes quelques livres j’avoue les avoir regardés, on préfère toujours un cinq étoiles à une mauvaise note, des restes de notre rapport à l’école, mais il faut avoir en tête que ça n’a guère d’importance et que l’on ne connaît pas exactement les critères de notation. En l’occurrence, trois étoiles chez moi c’est « livre sympa mais qui ne me marque pas plus que ça », pour mon frère le « livre sympa » est à deux étoiles. Bref, on en pense ce qu’on veut, ce n’est peut-être pas adroit, mais c’est un machin anecdotique au milieu de tas d’étoiles.
Et surprise, l’interlocuteur dans la maison d’édition m’appelle quelques jours plus tard pour dire que je mets ce que je veux sur bulledair, qu’il n’est pas question de me l’interdire, mais que l’auteur surveille ses notes et que ça l’a surpris que celui qui doit le défendre mette seulement trois étoiles. Bon, là je comprends et je me sens un peu bête, je ne voulais pas le blesser, il aurait pu m’écrire puisqu’il avait mon contact. Puis l’éditeur me dit que je n’ai pas à effacer, que tout va bien ils ont discuté, qu’il n’est plus en colère contre moi et ne demande plus que je sois renvoyé.
Alors là c’est un peu différent, on passe de quelqu’un de blessé parcequ’il s’est senti évalué en tant que personne (ce que je peux comprendre) à un type qui dénonce un « employé » au patron pour le faire renvoyer. Bon, rappelons que j’étais bénévole et faisais ça en plus de mes études, alors autant dire que le renvoi n’était pas un gros enjeu. Mais dans le rapport de force, cet auteur assez hype dans le monde de la BD, qui a publié un certain nombre de livres chez l’éditeur, était bien plus « puissant » que moi, jeune étudiant en BTS même pas payé.
Plus tard je recroiserai cet auteur à Angoulême, semblant un peu gêné, m’expliquant qu’il savait que pour certains sur ce site même deux étoiles c’était bien, qu’il était content qu’on se soit expliqué (ce que nous n’avions pas fait). J’avoue être resté froid, le décalage entre des propos sur les méchants patrons et ces salauds d’hypocrites qui broient dans le monde du travail et appeler les chefs pour faire virer quelqu’un est resté coincé là.
Cet auteur a continué à publier, dans différentes structures de tous types, toujours avec ce côté « j’ironise sur l’hypocrisie du capitalisme ». J’ai appris plus tard qu’il avait eu des attitudes proches, en se plaignant par exemple d’une blague sur twitter d’un album dont il avait accompagné l’édition par un contractuel dans le pur lumpenprolétariat de la bande dessinée (du type payé en autoentreneur sur un travail comme aplatiste, correcteur et autres retoucheurs indépendants ou adaptateurs graphiques de BD traduites). En s’en plaignant là aussi au patron (qui était un grand éditeur et pas comme dans mon cas quelqu’un de prêt à discuter dont j’avais le 06) pour sanctionner, cette fois économiquement, un ultra-précaire.
Morale : méfiez-vous de ceux qui proclament leurs valeurs, intéressez-vous toujours à comment ils traitent les gens avec lequel le rapport de pouvoir est inversé.
Crédit : Un exemple de notation 3/5 sur le site BDthèque, pas sur bulledair parce que le site est en rade. En l’occurence c’est moins bourrin comme mise en scène sur bulledair.